DÉTACHEMENT, ORAISON ET SILENCE

Posté le 23 mai 2020 par apreslhistoire dans Morceaux choisis

« Et je me dis à propos des hommes,
que Dieu les met à l’épreuve afin de
leur révéler leur nature,
de véritables bêtes les uns pour les autres ! »

L’Ecclésiaste, 3-18

« On ne doit cesser de se taire, que quand on a 
quelque chose à dire qui vaut mieux que le silence. »

Abbé Dinouart, L’Art de se taire (1)

Georges_de_La_Tour_(atelier)_Saint_Jerome_lisant_Musee_Lorrain

Saint Jérôme lisant, Georges de La Tour (XVIIe siècle)
 

Ce long temps de confinement, de mise entre parenthèses d’une forme de vie (au moins pour une large majorité de citoyens) nous a rappelé que seuls les grands esprits (qui ne se sont jamais considérés comme tels) nous permettent de faire retour, d’entrer en nous-mêmes, non pour nous contempler en un mouvement narcissique, et encore moins pour nous plaindre de notre sort dont le catholicisme nous a appris qu’il dépendait, pour partie, de nous-mêmes (sinon, il n’y a plus de rédemption, plus de rachat des âmes…), mais pour nous élever modestement au-dessus de nous-mêmes et de nos contingences.

Le choix de ces esprits nobles et éclairants est vaste, la sélection difficile et, évidemment, très subjective. Les trois extraits proposés ci-après en appellent d’autres. 

Les Français de ma génération, nés dans les années 1960, n’ont connu aucune privation, ont toujours vécu dans une société qui n’a eu de cesse d’élargir leurs droits, lesquels se confondent de plus en plus avec leurs désirs, leurs libertés (où ce que la doxa dominante considère comme telles…). Se restreindre (au-delà des restrictions matérielles que nombre de nos compatriotes subissent, parfois de façon violente), limiter ses déplacements, renoncer à une forme de loisirs (souvent plus proches du divertissement) n’appartient pas à notre « psychologie » individuelle ou collective. L’Homme sans gravité, pour reprendre l’expression de Charles Melman (psychiatre et psychanalyste né en 1931), c’est-à-dire ce produit de la « nouvelle économie psychique » dont le moteur n’est même plus le désir mais la jouissance, s’est ainsi vu projeter (au moins pour un moment) dans un monde, dans un temps auxquels il ne s’attendait pas, auxquels nous ne nous attendions pas.

Dans ce moment singulier, il y avait (et il y a ou y aura encore) deux attitudes possibles, nous semble-t-il : écouter et lire les « experts », les politiques ou faire un pas de côté (les deux attitudes n’étant évidemment pas antinomiques), et ce pas de côté il faut le faire avec plus grands que nous. Ce premier pas, je vous propose de le faire, dans l’ordre non chronologique, avec Simone Weil (1909-1943) et un extrait de La pesanteur et la grâce consacré au détachement, sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) et un extrait du Château intérieur consacré à l’oraison et enfin l’abbé Dinouart (1716-1786) et un extrait de L’Art de se taire consacré aux différentes espèces de silence.

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SIMONE WEIL ET LE DÉTACHEMENT

Le texte qui suit est extrait de La pesanteur et la grâce, livre posthume, publié en 1947, et qui reprend une partie des Cahiers que Simone Weil rédigea en 1940 à Marseille après avoir fui l’invasion allemande. 

Dans le post-scriptum à sa préface du livre, Gustave Thibon (chez lequel la philosophe travailla à sa demande comme ouvrière agricole dans sa ferme de l’Ardèche et auquel elle confia ses Cahiers) écrit  ceci : « Au crépuscule d’un siècle [le XXe] où l’accélération de l’histoire a fait surgir et s’écrouler tant d’idoles, ce livre apparaît de plus en plus comme un message d’éternité adressé à l’homme éternel, ce « néant capable de Dieu », esclave de la pesanteur et libéré par la grâce. » (2)

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« Pour atteindre le détachement total, le malheur ne suffit pas. Il faut un malheur sans consolation. Il ne faut pas avoir de consolation. Aucune consolation représentable. La consolation ineffable descend alors. 
Remettre les dettes. Accepter le passé, sans demander de compensation à l’avenir. Arrêter le temps à l’instant. C’est aussi l’acceptation de la mort. 

« Il s’est vidé de sa divinité. » Se vider du monde. Revêtir la nature d’un esclave. Se réduire au point qu’on occupe dans l’espace et dans le temps. À rien.
Se dépouiller de la royauté imaginaire du monde. Solitude absolue. Alors on a la vérité du monde. 
Deux manières de renoncer aux biens matériels : s’en priver en vue d’un bien spirituel.
Les concevoir et les sentir comme conditions de biens spirituels (exemple : la faim, la fatigue, l’humiliation obscurcissent l’intelligence et gênent la méditation) et néanmoins y renoncer.
Cette deuxième espèce de renoncement est seule nudité d’esprit.
Bien plus, les biens matériels seraient à peine dangereux s’ils apparaissaient seuls et non liés à des biens spirituels. 

Renoncer à tout ce qui n’est pas la grâce et ne pas désirer la grâce.

[...] En tout, par-delà l’objet particulier quel qu’il soit, vouloir à vide, vouloir le vide. Car c’est un vide pour nous que ce bien que nous ne pouvons ni nous représenter ni définir. Mais ce vide est plus plein que tous les pleins.

Si on en arrive là, on est tiré d’avance, car Dieu comble le vide. Il ne s’agit nullement d’un processus intellectuel, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. L’intelligence n’a rien à trouver, elle a à déblayer. Elle n’est bonne qu’aux tâches serviles.

Le bien est pour nous un néant puisque aucune chose n’est bonne. Mais ce néant n’est pas irréel. Tout ce qui existe, comparé à lui, est irréel. [...]

La réalité du monde est faite par nous de notre attachement. C’est la réalité du moi transportée par nous dans les choses. Ce n’est nullement la réalité extérieure. Celle-ci n’est perceptible que par le détachement total. Ne restât-il qu’un fil, il y a encore attachement.

Le malheur qui contraint à porter l’attachement sur des objets misérables met à nu le caractère misérable de l’attachement. Par là, la nécessité du détachement devient plus claire. 

L’attachement est fabricateur d’illusions, et quiconque veut le réel doit être détaché.
Dès qu’on sait quelque chose de réel, on ne peut plus y être attaché.
L’attachement n’est pas autre chose que l’insuffisance dans le sentiment de la réalité. On est attaché à la possession d’une chose parce qu’on croit que si on cesse de la posséder, elle cesse d’être. Beaucoup de gens ne sentent pas avec toute leur âme qu’il y a une différence du tout au tout entre l’anéantissement d’une ville et leur exil irrémédiable hors de cette ville. [...]

Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort.
Que cette pensée ne dissolve pas le sentiment de la réalité, mais le rende plus intense.
Chaque fois qu’on dit : « Que ta volonté soit faite », se représenter dans leur ensemble tous les malheurs possibles. [...]

Ne pas désirer que ce qu’on aime soit immortel. Devant un être humain, quel qu’il soit, ne le désirer ni immortel ni mort. 

L’avare, par désir de son trésor, s’en prive. Si l’on peut mettre tout son bien dans une chose cachée dans la terre, pourquoi pas en Dieu ?
Mais quand Dieu est devenu aussi plein de signification que le trésor pour l’avare, se répéter fortement qu’il n’existe pas. Éprouver qu’on l’aime, même s’il n’existe pas. 

C’est lui qui, par l’opération de la nuit obscure, se retire afin de ne pas être aimé comme un trésor par un avare.

Electre pleurant Oreste mort. Si on aime Dieu en pensant qu’il n’existe pas, il manifestera son existence. » (3) (4)

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Sainte Elisabeth de Hongrie - II

Église Sainte-Élisabeth-de-Hongrie (Paris, IIIe)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

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SAINTE THÉRÈSE D’AVILA ET L’ORAISON

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Sainte Thérèse d’Avila est une figure exceptionnelle du christianisme, du catholicisme romain, à l’instar de Jean de la Croix et d‘Ignace de Loyola – ses contemporains -, du mouvement de la Contre-Réforme. Elle est aussi la preuve, parmi d’autres et contrairement à une idée trop répandue, que le catholicisme « a donné toute sa place aux femmes ». Elle fut un temps inquiétée (comme le furent de nombreux hommes) par les autorités ecclésiastiques, mais elle s’imposa et sa réforme du Carmel (1562-1582) lui survécut. Dans une oeuvre intense et forte, écrite en assez peu de temps, Thérèse d’Avila souligne la part fondamentale de l’homme dans sa liberté de croyant, dans l’accès à la connaissance et même à la vision de Dieu.

Elle a théorisé et pratiqué le détachement et l’oraison, la mystique et l’extase, non pour s’échapper de la réalité – elle a beaucoup oeuvré pour le Carmel, s’est confrontée au pouvoir, a toujours eu une attention profonde pour ses soeurs. Elle connaissait la difficulté, parfois, d’aimer Dieu et de s’y consacrer – mais pour mieux approcher Dieu et avoir une vie fidèle à sa Parole. 

L’extrait qui suit est tiré du Château intérieur (dont le titre exact est Les Demeures du château intérieur) écrit en quelques mois en 1577 alors que Thérèse est déjà malade (elle meurt en 1582). Elle y développe en particulier son approche de Dieu ou, plus exactement, la conduite à laquelle tout chrétien doit se tenir pour connaître Dieu. 

Dans sa biographie de sainte Thérèse d’Avila, Joseph Pérez rappelle ceci :

 « Pour un chrétien, il y a trois façons de connaître Dieu :

1. Par la raison, quand l’homme réfléchit sur le monde et s’élève à la notion de Dieu, créateur de la nature ; c’est le Dieu des philosophes, dont parle Pascal ;

2. Par la foi : c’est l’objet de la théologie, c’est-à-dire de la science des mystères révélés [...].

3. La foi permet de connaître Dieu, mais elle ne donne pas à voir ; dans l’expérience mystique, au contraire, Dieu est connu, non seulement par la raison et par la foi – par la raison éclairée par la foi -, mais d’une manière directe. La contemplation et l’extase permettent aux mystiques de voir Dieu face à face. Ce privilège les distingue de l’immense majorité des croyants qui devront attendre la résurrection et la vie éternelle pour accéder à la béatitude. » 

Et plus loin d’ajouter :

« Quant aux états mystiques, on peut les ranger sous trois rubriques : oraison de quiétude ; oraison d’union ou contemplation ; mariage spirituel. » (5)

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Lisons donc ce que sainte Thérèse d’Avila écrit dans son Château intérieur

« Un grand expert me disait il y a peu que les âmes qui ne pratiquent pas l’oraison sont comme un corps perclus et infirme qui, quoiqu’il ait des pieds et des mains, ne peut les gouverner ; voilà comme elles sont. Il y a en effet des âmes si malades, si accoutumées à s’en tenir aux choses extérieures, qu’elles sont incurables et ne semblent plus pouvoir rentrer en elles-mêmes ; une telle habitude, l’âme l’a prise pour n’avoir jamais fréquenté que les bestioles et bêtes brutes qui vivent aux abords du château, si bien qu’elle est devenues comme ces animaux, et alors qu’elle est si riche de nature, qu’elle pourrait tenir conversation rien moins qu’avec Dieu, il n’y a plus moyen.

Et si ces âmes n’essayent pas de comprendre et de porter remède à leur grande misère, elles se verront transformées en statues de sel, pour n’avoir pas tourné la tête vers elles-mêmes, tout comme l’a été la femme de Loth pour l’avoir tournée. (6)

En effet, pour autant que je puisse comprendre, la porte pour entrer dans ce château est l’oraison et la contemplation, pas plus mentale que vocale, dirais-je, pourvu que ce soit une oraison, car elle doit aller de pair avec la contemplation ; parce que si l’on ne considère pas à qui l’on s’adresse et ce que l’on demande, ni qui est celui qui demande, remuerait-on beaucoup de lèvres que je n’appellerais pas cela oraison ; il est vrai que ce peut l’être parfois, même si l’on ne prend pas ce soin, à condition de l’avoir pris d’autres fois auparavant.

Mais celui qui aurait coutume de parler à la majesté de Dieu comme il parlerait à son esclave, sans regarder se ce qu’il dit est mal dit, mais en disant ce qui lui passe par la tête comme il l’a appris à force de le répéter, je ne trouve pas qu’il soit en oraison, et plaise à Dieu, dans ces conditions, qu’aucun chrétien ne le trouve, qu’aucun chrétien ne le trouve. Et parmi vous, mes soeurs, j’espère en Sa majesté qu’il n’y en aura pas, grâce à l’habitude prise de traiter des choses intérieures, qui est très bonne, pour ne pas tomber dans pareille grossièreté .

Ne parlons donc pas de ces âmes percluses qui, si le Seigneur en personne ne vient pas leur ordonner de se lever – comme à celui qui était depuis trente ans dans la piscine -, ont bien du malheur et sont en grand danger, mais parlons de ces autres âmes qui finissent pas entrer dans le château ; bien qu’elles soient pleinement dans le monde, elles ont de la bonne volonté, et parfois, bien que de loin en en loin, elles se recommandent à Notre-Seigneur et considèrent ce qu’elles sont, guère longtemps il est vrai ; dans le courant du mois, il leur arrive de réciter une prière, la tête pleine de mille affaires qui occupent leurs pensées à l’ordinaire, parce qu’elles y sont si attachées que, là étant leur trésor, c’est là que va leur coeur. Elles s’efforcent parfois de s’en détacher, car il leur importe de se connaître voyant qu’elles ne s’y prennent pas bien pour trouver la porte. Finalement, elles entrent dans la première pièce du bas, mais il entre avec elles tant de sales bêtes qui ne leur laissent aucun répit ni apprécier la beauté du château, que c’est déjà beaucoup pour elles d’y être entrées.

Vous allez trouver, mes filles, que cela n’est pas bien pertinent, puisque, par la grâce du Seigneur, vous n’êtes pas de celles-là. Il va vous falloir de la patience parce que je ne saurai vous faire entendre, si ce n’est de cette façon, comment j’ai pour ma part réussi à comprendre dans l’oraison certaines des choses intérieures ; et encore, plaise au Seigneur que je réussisse à dire quelque chose de clair, car ce que je voudrais faire comprendre est plein de difficulté lorsqu’on en a pas l’expérience ; quand on l’a, vous verrez qu’on ne peut faire moins que d’aborder ce que, dans sa miséricorde, plaise au Seigneur qu’il ne nous advienne. » (7)

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Cathédrale de Lyon

Cathédrale Saint-Jean de Lyon
Photographie : Emmanuel Fournigault 

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L’ABBÉ DINOUART ET LE SILENCE 

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L’abbé Dinouart est sans doute peu connu (et peu lu), sauf peut-être de celles et ceux qui apprécient la rhétorique, l’art du discours, les procédés par lesquels on en dit plus en peu de mots qu’avec « l’abondance de paroles ». Il y a d’ailleurs dans ce bref essai, écrit après L’Art de parler, une évocation en creux de l’Ecclésiaste, ce livre inclassable de l’Ancien Testament. 

L’abbé Dinouart est mort trois ans avant la Révolution française ; il a donc connu le développement du rationalisme, la contestation montante de la religion, à commencer par le catholicisme. Il a appris à se méfier de l’esprit du temps. Il avait compris que le vent tournait et que la religion serait sans doute la première victime symbolique mais aussi physique (voir le nombre de religieuses et de religieux sommairement condamnés ou sommés de se soumettre à la Constitution civile du clergé…) de ce mouvement aussi irrésistible que dévastateur, comme l’a si bien analysé Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France parues en 1797.

Comme l’écrivent les auteurs de la présentation du livre : « Et Dinouart s’en prend aux rationalismes de tout genre, à la dialectique, au matérialisme et à toutes les pensées qui placent la raison au-dessus de la révélation, de la foi ou de la tradition. La raison s’autorise à parler et à expliquer là où l’esprit devrait demeurer silencieux face au mystère de la foi. Et au-delà du philosophe, il condamne l’incrédule et l’hypocrite, le libertin et l’esprit corrompu, l’hérétique et le blasphémateur. Il s’emporte contre l’excès des paroles et surtout la diffusion du livre, contre les « poisons » des livres, et contre l’écrivain comme « empoisonneur public » qui corrompt l’État, les moeurs et la religion. »  

Et peu après les auteurs d’ajouter :

« L’ouvrage reflète ainsi à sa manière la rupture entre religion et morale qui s’est progressivement produite aux XVIIe et XVIIIe siècles. La religion cesse alors d’envelopper les conduites publiques et privées, de leur donner un sens alors que l’on voit « se rompre l’alliance institutionnelle entre le langage chrétien énonçant la tradition d’une vérité révélée et les pratiques proportionnées à un ordre du monde. » (8).

L’abbé Dinouart pressentait le danger, la surélévation de l’homme, l’affranchissement déraisonnable des « préjugés fondés en raison » (Edmund Burke), l’abolition de la loi naturelle.

Comment être chrétien dans une société déchristianisée (mais qui ne l’était pas encore à son époque), dans une société où le droit positif supplante le droit naturel ? Par son art rhétorique du silence, l’abbé Dinouart voulait peut-être nous prémunir contre la tentation du bavardage, de la parole répandue et plus encore contre l’hubris, la démesure, l’homme comme finalité de lui-même, mais déstabilisé à l’idée d’être seul, comme ce confinement « démocratique » l’a prouvé… Pascal et la solitude insupportable de la chambre ont surplombé, même inconsciemment, l’isolement imposé par les « autorités » qu’on ne peut évoquer qu’entre guillemets… tant ce vocable politique est éloigné de son étymologie : faire grandir. 

Le silence est troublant. Les chrétiens, les catholiques l’éprouvent régulièrement. Le silence de Dieu est une épreuve connue. Elle est même l’épreuve à l’aune de laquelle on peut mesurer la force de la foi du catholique. Silence des églises privées de leurs offices, silence des cimetières, silence des enterrements qu’on a confinés. Mais la parole profane, elle, a eu toute la place qu’elle n’a jamais méritée. 

Meliores sumus singuli (nous sommes meilleurs isolés). 

Lisons donc l’abbé Dinouart

LES CAUSES DES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE SILENCE 

« Les différentes manières de se taire naissent de la variété du tempérament de l’esprit des hommes.

1. Le silence prudent convient aux personnes douées d’un bon esprit ; d’un sens droit, et d’une application exacte à observer les conjonctures qui engagent à se taire, ou à parler.

2. Le silence artificieux plaît aux petits esprits, aux gens méfiants, vindicatifs et occupés à surprendre les autres.

3. Ceux qui sont d’une humeur douce, facile et accommodante, ont plus de penchant au silence complaisant.

4. Le silence spirituel ne subsiste qu’avec des passions vives, qui produisent des effets sensibles au dehors, et qui se montrent sur le visage de ceux qui en sont animés. Ainsi on voit que la joie, l’amour, la colère, l’espérance, font plus d’impression que par le silence qui les accompagne que par d’inutiles discours, qui ne servent qu’à les affaiblir.

6. Il est aisé de juger à quoi convient le silence stupide ; c’est le partage des esprits faibles et imbéciles.

7. Au contraire, le silence d’approbation suppose un jugement sûr et un grand discernement, pour n’approuver que ce qui mérite de l’être.

8. La dernière espèce de silence, qui est celle de mépris, est l’effet de l’orgueil et de l’amour-propre, qui porte les hommes de ce caractère à penser qu’on ne mérite pas un moment de leur attention. Quelquefois aussi, ce silence peut se trouver dans un homme de jugement, qui ne juge pas que ce qu’il méprise par son silence soit digne d’une plus grande considération.

Telles sont les vues générales qu’il faut avoir sur le silence, pour apprendre à se taire. Nous en avons développé la nature, les principes, les diverses espèces et les causes différentes ; l’expérience en fait connaître la vérité dans l’usage du monde. Ce qu’on a dit du silence peut s’appliquer, par proportion, au discours prudent, ou artificieux, complaisant, ou moqueur, spirituel, ou stupide plein de témoignages d’approbations, ou de marques de mépris, etc. » (9)

******

La Madeleine pénitente - Georges de La Tour

La Madeleine à la veilleuse, Georges de La Tour (vers 1640-1645)

******

Que restera-t-il de ce confinement, de cette parenthèse à peine fermée et, peut-être, appelée à s’ouvrir de nouveau ? Une trace, quelques mots, noyés dans l’abondance de la parole de l’homme, des experts, de ces vains savants dépassés par leur savoir parce qu’il est leur seul horizon. Le mystère a peu de place dans le monde du rationalisme. Tout doit s’expliquer et se justifier. Plutôt que de conclure cette note sur cette touche désabusée, lisons à nouveau Simone Weil et ce bel extrait de L’agonie d’une civilisation

« Ce qui a été tué ne peut jamais ressusciter ; mais la piété conservée à travers les âges permet un jour d’en faire surgir l’équivalent, quand se présentent des circonstances favorables. [...] La piété commande de s’attacher aux traces, même rares, des civilisations détruites pour essayer d’en concevoir l’esprit. » (10)  

******

Emmanuel Fournigault
23 mai 2020

___________________________
(1) Éditions Jérôme Millon, 2011, p. 37.
(2) In Simone Weil, La pesanteur et la grâce (Librairie Plon, coll. Pocket, 1988), p. 8.
(3) Référence à la tragédie de Sophocle et d’Euripide (Ve siècle avant Jésus-Christ). Electre et Oreste, son frère, vengeront la mort de leur père, Agamemnon, en tuant leur propre mère, Clytemnestre.
(4) Simone Weil, op. cité, pp. 56-61.
(5)  Librairie Arthème Fayard, coll. Pluriel, 2014, p. 258 et p. 271.
(6) Livre de la Genèse, 19-26. Pour s’être retournée, alors que Yahvé faisait pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe le soufre et le feu, la femme de Loth se transforma en colonne de sel. « Or la femme de Loth regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel.»
(7) Sainte Thérèse d’Avila, Le Château intérieur, Ires demeures, I (Gallimard / La Pléiade, 2012), pp. 523-525.
(8) Op. cité, p. 11 et p. 14.
(9) Op. cité pp. 43-45.
(10) Op. cité, (Éditions Fata Morgana, 2017), p. 27.

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