LA PESANTEUR ET LA GRÂCE DE SIMONE WEIL

Posté le 10 mars 2019 par apreslhistoire dans Le recueil

« Seule la contemplation de nos limites et de notre misère
nous met un plan au-dessus. »
Simone Weil
(La pesanteur et la grâce, Pocket, 1988, pour l’édition référencée, p. 162)

« Tu ne pourrais pas être née à une meilleure époque
que celle où on a tout perdu. »
Simone Weil
(op. cité, p. 271).

NOTE 26 4 (2)

Église de Saint-Léonard-des-Bois (Sarthe)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

LA CROIX

« Quiconque prend l’épée périra par l’épée. Et qui quiconque ne prend pas l’épée (ou la lâche) périra sur la croix.

Le Christ guérissant des infirmes, ressuscitant des morts, etc., c’est la partie humble, humaine, presque basse de sa mission. La partie surnaturelle, c’est la sueur de sang, le désir insatisfait de consolations humaines, la supplication d’être épargné, le sentiment d’être abandonné de Dieu.

L’abandon au moment suprême de la crucifixion, quel abîme d’amour des deux côtés !

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Là est la véritable preuve que le christianisme est quelque chose de divin.

Pour être juste, il faut être nu et mort. Sans imagination. C’est pourquoi le modèle de la justice doit être nu et mort. La croix seule n’est pas susceptible d’une imitation imaginaire.

Il faut un homme juste à imiter pour que l’imitation de Dieu ne soit pas un simple mot, mais il faut, pour que nous soyons portés au-delà de la volonté, que nous ne puissions pas vouloir l’imiter. On ne peut pas vouloir la croix.

On pourrait vouloir n’importe quel degré d’ascétisme ou d’héroïsme, mais non pas la croix qui est souffrance pénale.

Ceux qui ne conçoivent la crucifixion que sous l’aspect de l’offrande en effacent le mystère salutaire. Souhaiter le martyre est beaucoup trop peu. La croix est infiniment plus que le martyre.

La souffrance la plus amèrement amère, la souffrance pénale, comme garantie d’authenticité.

Croix. L’arbre du péché fut un vrai arbre, l’arbre de vie fut une poutre. Quelque chose qui ne donne pas de fruits, mais seulement le mouvement vertical. « Il faut que le fils de l’homme soit élevé, et il vous attirera à lui. » On peut tuer en soi l’énergie vitale en conservant seulement le mouvement vertical. Les feuilles et les fruits sont du gaspillage d’énergie si on veut seulement monter.

Ève et Adam ont voulu chercher la divinité dans l’énergie vitale. Un arbre, un fruit. Mais elle nous est préparée sur du bois mort géométriquement équarri où pend le cadavre. Le secret de notre parenté à Dieu doit être cherché dans notre mortalité.

Dieu s’épuise, à travers l’épaisseur infinie du temps et de l’espèce, pour atteindre l’âme et la séduire. Si elle se laisse arracher, ne fût-ce que la durée d’un éclair, un consentement pur et entier, alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l’abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l’épaisseur infinie du temps et de l’espace, à la recherche de celui qu’elle aime. C’est ainsi que l’âme refait en sens inverse le voyage qu’a fait Dieu vers elle. Et cela, c’est la croix.

Dieu est crucifié du fait que des être finis, soumis à la nécessité, à l’espace et au temps, pensent.
Savoir que comme être pensant et fini, je suis Dieu crucifié.

Ressembler à Dieu, mais à Dieu crucifié.

A Dieu tout-puissant pour autant qu’il est lié par la nécessité.

Photographie : Emmanuel Fournigault

Le cimetière du Père-Lachaise
Photographie : Emmanuel Fournigault 

Prométhée, le dieu crucifié pour avoir trop aimé les hommes. Hippolyte, l’homme puni pour avoir été trop pur et trop aimé des dieux. C’est le rapprochement de l’humain et du divin qui appelle le châtiment.

Nous sommes ce qui est le plus loin de Dieu, à l’extrême limite d’où il ne soit pas absolument impossible de revenir à lui. En notre être, Dieu est déchiré. Nous sommes la crucifixion de Dieu. L’amour de Dieu pour nous est passion. Comment le bien pourrait-il aimer le mal sans souffrir ? Et le mal souffre aussi en aimant le bien. L’amour mutuel de Dieu et de l’homme est souffrance.

Pour que nous sentions la distance entre nous et Dieu, il faut que Dieu soit un esclave crucifié. Car nous ne sentons la distance que vers le bas. Il est beaucoup plus facile de se mettre par l’imagination à la place de Dieu créateur qu’à la place du Christ crucifié.

Les dimensions de la charité du Christ, c’est la distance entre Dieu et la créature.

La fonction de médiation, par elle-même, implique l’écartèlement. 

C’est pourquoi on ne peut concevoir la descente de Dieu vers l’homme ou l’ascension de l’homme vers Dieu sans écartèlement.

Nous avons à traverser – Dieu d’abord pour venir à nous, car il vient d’abord – l’épaisseur infinie du temps et de l’espace. Dans les rapports entre Dieu et l’homme, l’amour est le plus grand. Il est grand comme la distance à franchir.

Pour que l’amour soit le plus grand possible, la distance est la plus grande possible. C’est pourquoi le mal peut aller jusqu’à l’extrême limite au-delà de laquelle la possibilité même du bien disparaîtrait. Il a licence de toucher cette limite. Il semble parfois qu’il la dépasse.

[...] C’est certainement plus compatible avec la grandeur de Dieu, car s’il avait fait le meilleur des mondes possibles, c’est qu’il pourrait peu de chose.

Dieu traverse l’épaisseur du monde pour venir à nous.

La Passion, c’est l’exigence de la justice parfaite sans aucun mélange d’apparence. La justice est essentiellement non agissante. Il faut qu’elle soit transcendante ou souffrante.

C’est la justice purement surnaturelle, absolument dénuée de tout secours sensible, même l’amour de Dieu en tant qu’il est sensible.

La souffrance rédemptrice est celle qui met la souffrance à nu et la porte dans sa pureté jusqu’à l’existence. Cela sauve l’existence.

Comme Dieu est présent dans la perception sensible d’un morceau de pain par la consécration eucharistique, il est présent dans le mal extrême par la douleur rédemptrice, par la croix.

De la misère humaine à Dieu. Mais non pas comme compensation ou consolation. Comme corrélation.

Il y a des gens pour qui tout ce qui rapproche Dieu d’eux-mêmes est bienfaisant. Pour moi, c’est tout ce qui l’éloigne. Entre moi et lui, l’épaisseur de l’univers – et celle de la croix – s’y ajoute.

La douleur est à la fois tout à fait extérieure et tout à fait essentielle à l’innocence.

Sang sur la neige. L’innocence et le mal. Que le mal lui-même soit pur. Il ne peut être pur que sous la forme de la souffrance d’un innocent. Un innocent qui souffre répand sur le mal la lumière du salut. Il est l’image visible du Dieu innocent. C’est pourquoi un Dieu qui aime l’homme, un homme qui aime Dieu, doivent souffrir.

L’innocence heureuse. Quelque chose aussi d’infiniment précieux. Mais c’est un bonheur précaire, fragile, un bonheur de hasard. Fleurs de pommier. Le bonheur n’est pas lié à l’innocence.

Être innocent, c’est supporter le poids de l’univers entier. C’est jeter le contrepoids.

En se vidant, on s’expose à toute la pression de l’univers environnant.

Dieu se donne aux hommes en tant que puissant ou en tant que parfait – à leur choix. »

(Simone Weil, op. cité, pp. 154 – 160).

Passion

Église Saint-Jacques, Compiègne (Oise)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

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