MORCEAUX CHOISIS : LA SAINTETÉ SELON GEORGES BERNANOS

Posté le 11 novembre 2018 par apreslhistoire dans Eglises et religion, Morceaux choisis

« Oh ! Mère, est-ce la fin ?
disait à sa prieure la petite sainte Thérèse de Lisieux à l’agonie.

Comment vais-je faire pour mourir ?
Jamais je ne vais savoir mourir… »

Georges Bernanos, Lettre aux Anglais

Les Prédestinés - G. Bernanos

La récente fête de la Toussaint, suivie de la journée des Défunts, m’a conduit, comme presque chaque année, à parcourir le cimetière du Père-Lachaise qui, sauf pendant une courte période, a toujours été proche de mes domiciles successifs à Paris… 

Déambulant dans les allées de ce cimetière dimanche dernier (4 novembre), j’ai pris quelques photographies de tombes si merveilleusement fleuries et qui donnent ainsi tout son sens à cette vraie fête qu’est la Toussaint que la modernité laïque a rendue triste… Chemin faisant, il m’est revenu à l’esprit un livre de Georges Bernanos (1888-1948), Les Prédestinés (Éditions du Seuil, collection Points, 1983, pour l’édition référencée), recueil de textes rassemblés par l’un de ses fils, Jean-Loup Bernanos. 

Je reproduis ci-après un long extrait du texte qu’il a consacré à Jeanne d’Arc dans lequel Georges Bernanos médite sur la sainteté, thème qui lui était cher. 

******

EXTRAIT

« Car l’heure des saints vient toujours. Notre Église est l’église des saints. Qui s’approche d’elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle. Mais notre Église est l’église des saints. Pour être saint, quel évêque ne donnerait son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel ? Qui ne voudrait avoir la force de courir cette admirable aventure ? Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure.

Qui l’a une fois compris est entré au coeur de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine. Notre Église est l’église des saints. Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu’ils fussent vieillards pleins d’expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l’enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d’église ? Hé ! Que font ici les gens d’église ? Pourquoi veut-on qu’ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s’assure que le royaume du ciel s’emporte comme un siège à l’Académie, en ménageant tout le monde ?

Dieu n’a pas fait l’Église pour la prospérité des saints, mais pour qu’elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d’honneur et de poésie. Qu’une autre Église montre ses saints ! La Nôtre est l’église des saints. A qui donneriez-vous à garder ce troupeau d’anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel. Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée, Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire – Thérèse de l’Enfant Jésus.

Défunts 2018 - 1

Photographie : Emmanuel Fournigault

Souhaiterait-on qu’ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? assaillis d’épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d’un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n’ose pas encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l’héroïsme et de l’honneur. Mais qui ne rougirait de s’arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ?

Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Église est l’église des saints. Tout ce grand appareil de sagesse, de force, de souple discipline, de magnificence et de majesté n’est rien de lui même, si la charité ne l’anime. Mais la médiocrité n’y cherche qu’une assurance solide contre les risques du divin. Qu’importe ! Le moindre petit garçon de nos catéchismes sait que la bénédiction de tous les hommes d’église n’apportera jamais la paix qu’aux âmes déjà prêtes à la recevoir, aux âmes de bonne volonté. Aucun rite ne dispense d’aimer. Notre Église est l’église des saints. Nulle part ailleurs on ne voudrait imaginer seulement une telle aventure, et si humaine, d’une petite héroïne qui passe un jour tranquillement du bûcher de l’inquisiteur en Paradis, au nez de cent cinquante théologiens, « Si nous sommes arrivés à ce point, écrivaient au pape les juges de Jeanne, que les devineresses vaticinant faussement au nom de Dieu, comme certaine femelle prise dans les limites du diocèse de Beauvais, soient mieux accueillies par la légèreté populaire que les pasteurs et les docteurs, c’en est fait, la religion va périr, la foi s’écrouler, l’Église est foulée aux pieds, l’iniquité de Satan dominera le monde ! »

Et voilà qu’un peu moins de cinq cents ans plus tard l’effigie de la devineresse est exposée à Saint-Pierre de Rome – il est vrai peinte en guerrière, sans tabard ni robe fendue ! – et à cent pieds au-dessous d’elle, Jeanne aura pu voir un minuscule homme blanc, prosterné, qui était le pape lui-même. Notre Église est l’église des saints. Du pontife au gentil clergeon qui boit le vin des burettes, chacun sait qu’on ne trouve au calendrier qu’un très petit nombre d’abbés oratoires et de prélats diplomates. Seul peut en douter tel ou tel bonhomme bien pensant, à gros ventre et à chaîne d’or, qui trouve que les saints courent trop vite et souhaiterait d’entrer au paradis à petit pas, comme au banc d’oeuvre, avec le curé son compère. Notre Église est l’église des saints.

Nous respectons les services d’intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre coeur est avec les gens de l’avant, notre coeur est avec ceux qui se font tuer. Nul d’entre nous portant sa charge – patrie, métier, famille – avec nos pauvres visages creusés par l’angoisse, nos mains dures, l’énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l’honneur de nos maisons, nul d’entre nous n’aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour deviner des saints. Que d’autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d’arracher chaque heure du jour, une par une, à grand’peine, chaque heure de l’interminable jour, jusqu’à l’heure attendue, l’heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d’autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu.

Défunts 2018 - 3

Photographie : Emmanuel Fournigault

Nous tenons l’héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d’oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n’aient dû reprendre, est-il rien qu’ils ne puissent donner ? » (1)

******

Je ne sais si cette profonde méditation du grand lecteur des Évangiles qu’était Bernanos parle encore aux catholiques eux-mêmes, tant le christianisme a été contaminé, et pour tout dire corrompu, par la modernité. Georges Bernanos se méfiait des institutions, qu’elles fussent étatiques ou ecclésiales. Il préférait la vérité des hommes, les communautés de traditions, l’enracinement. La figure des saints, leur place immense dans le christianisme d’origine, leur infinie humilité ont marqué Bernanos dont la pratique religieuse n’était justement pas une pratique, mais une une approche singulière du monde et de la société, une manière de vivre et de penser. 

Défunts 2018 - 2

Photographie : Emmanuel Fournigault

Emmanuel Fournigault
Le 11 novembre 2018

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(1) Extrait de Jeanne relapse et sainte, op. cité, pp. 48-51.

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