MORCEAUX CHOISIS : JE NE PENSE PLUS VOYAGER de François Sureau

Posté le 28 juillet 2018 par apreslhistoire dans Eglises et religion, Morceaux choisis

À la mémoire de ma marraine
dont le voyage dans la vie fut souvent douloureux
et qui, un jour, décida d’y mettre fin….

                                                                                                                                                                                       *****

« [...] c’est d’abord l’orgueil qui se tient en embuscade
à l’intérieur de l’homme. »
Isaac le Syrien (1)

« De toute éternité Dieu sait qu’à une certaine minute
connue de Lui seul, tel ou tel homme accomplira
librement un acte nécessaire. »
Léon Bloy (2)

Charles_de_Foucauld

Charles de Foucauld (source : Internet)

Préambule

Il est difficile de parler d’un livre qu’on aime infiniment lorsqu’on n’est pas soi-même écrivain ou critique littéraire et qu’on n’aspire pas plus à singer les journalistes qui n’aiment pas sincèrement la littérature, la vraie, mais tentent de nous le faire croire…

Cette note sera donc essentiellement constituée d’extraits de ce très beau récit de François Sureau (né en 1957), écrivain et avocat, Je ne pense plus voyager. Je l’ai lu à sa parution en 2016, relu en 2017, en 2018, pour les besoins de cette note, et le relirai sans doute encore plusieurs fois. Je l’ai offert à quelques connaissances car, plutôt que d’en parler (maladroitement), j’ai préféré le partager. La littérature a toujours quelque chose à voir avec le don ; don que l’on reçoit et que l’on peut partager à son tour.

Discrètement, patiemment, François Sureau poursuit son oeuvre : romans (La corruption du siècle, L’infortune, L’obéissance), récits (Inigo, Le chemin des morts), poésie (La chanson de Passavant), l’écrivain trace son chemin et compte, de mon point de vue, parmi les plus grands écrivains français contemporains (avec Pierre Mari, Guy Dupré, récemment décédé, et peu d’autres…). C’est un livre qui interroge sur le destin d’écrivain de l’auteur. L’essayiste et critique littéraire Juan Asensio (un vrai critique) dans la note qu’il a consacrée à ce livre (à lire ici) : écrit ceci : « [...] comment François Sureau parviendra-t-il encore à écrire, à se livrer à la comédie de l’écriture, y compris même admise dans son seul rôle le plus grave et noble, rimbaldien en quelque sorte, comment parviendra-t-il à ne pas rire franchement devant l’inanité d’un verbe qui, aussi puissant soit-il, ne serait jamais que l’ombre d’un Verbe lui commandant de toute éternité de se taire, pour l’écoute ? »

Il faut dire que François Sureau écrit sur des sujets qui n’intéressent plus guère : l’engagement, le détachement, la recherche d’un Absolu, les cas de conscience. Bref, tout ce qui fait qu’un homme dans sa vie de vanité s’interroge, marque le pas, ralentit et, parfois, pleure en silence… Rien de commun avec le monde dans lequel nous tentons de vivre et dont le plus grand nombre paraît s’accommoder.

L’oeuvre de François Sureau me fait souvent penser à sainte Thérèse d’Avila et à ses célèbres « demeures de l’âme ». Par cercles, par strates, chacun doit tenter d’atteindre le centre profond de son âme. François Sureau suit un parcours, plus ou moins organisé, dont l’oeuvre atteste qu’il est régulièrement saisi par le trouble, les interrogations sans réponses, la tristesse, parfois, de devoir choisir, la médiocrité abyssale de nos vies lorsqu’on les compare à celles d’Ignace ou de Charles… 

Les extraits proposés ont donc été choisis de façon toute personnelle. Il m’arrive d’en relire certains au hasard comme on lit des méditations, un verset de la Sainte Bible, pour se ressourcer, tenter de comprendre on ne sait quoi, sortir brièvement de son brouillard (le brouillard, dont Milan Kundera dit qu’il est la condition de l’homme).

Je ne pense plus voyager est le récit des derniers jours de Charles de Foucauld (1858-1916), ce trappiste (moine cloîtré appartenant à l’ordre cistercien de la stricte observance et vivant dans le silence, la prière et le travail manuel) qui, après une vie tumultueuse et désordonnée, s’est engagé au service de Dieu pour mieux se détacher du monde commun, de sa vie facile (Charles de Foucauld était issu d’une famille aisée) et trouver une paix qui lui manquait tant et qu’il finit par trouver avant d’être tué en Algérie française par des pillards, aidés (même si les circonstances de sa mort sont un peu confuses) par un des Touaregs en lequel il avait toute confiance.

Mais ces circonstances, de notre point de vue, importent peu. Ce sont son parcours, son chemin, physique et spirituel, sa radicalité (dans son acception positive), son absolu dénuement qui sont essentiels.

******

La Havane

Trinidad
Photographie : Florian Renault 

La mort comme introduction

« Charles de Foucauld est mort le 1er décembre 1916 dans le fortin qu’il avait construit près de son ermitage de Tamanrasset. Parce que c’était le temps de la guerre et que le Sahara était placé sous administration militaire, l’enquête judiciaire fut conduite par l’armée. Longtemps, les témoins ayant disparu ou donnant des versions contradictoires, l’enquête ne permit pas d’établir exactement les faits. Personne ne s’en souciait, d’ailleurs. Foucauld était mort comme un saint, les saints ne sont pas à la portée des instruments terre à terre de la justice. » (3)

Dès les premières lignes de ce récit, le ton est donné. L’enquête, l’exploration des faits ne sont pas l’essentiel pour l’auteur, même s’il fit des recherches historiques pour l’écrire. C’est plutôt l’examen de son âme, la sainteté de son parcours et de sa mort qui priment dans ce récit.

L’avocat François Sureau remet la justice des hommes à sa juste place : elle restera toujours inférieure à la justice divine, elle ne saura jamais appréhender le Mystère, elle tente de dire la vérité mais bute contre la complexité des choses, elle peut réparer mais ne console de rien. Seule la foi, seule la conviction profonde et juste que les suppliciés ont pris leur place à côté du Père et de son Fils peuvent nous assurer que la Justice (la vraie) a été rendue… 

L’écrivain explique sa démarche : 

« Peut-être pour avoir trop fréquenté ceux qui se croient quelque chose, j’aime les hommes oubliés, et connaître le petit rôle qu’ils ont joué parfois. Je me suis souvent imaginé les destinées, dans leur mystère, comme portées par une carte invisible où mille chemins mènent à un point central qui nous sera révélé au dernier jour. » (4) 

Autre rappel du brouillard, de notre condition humaine, qui ne peut être réellement éclairée qu’au dernier jour, lorsque le parcours prend fin et que s’ouvre alors un autre chemin, celui de l’Éternité.

C’est dans le premier tiers du récit que la phrase qui fait le titre du livre apparaît. Relatant un voyage de jeunesse avec des amis vers l’ermitage où vécut Charles de Foucauld, l’écrivain précise : 

« On souffre en voyage, et c’est sans doute pour cela que l’on y revient. Arrivés à Tamanrasset, nous nous sommes rendus sans attendre à l’Assekrem, jusqu’à l’ermitage de Charles de Foucauld. [...] Autour de nous s’étendait un paysage d’arêtes rouges et désolées, d’aiguilles plantées dans une pelote de pierre rongée par les vents. L’ermitage était un cube de pierres sèches, au sol en terre battue, où il n’y avait rien à voir. Nous en fûmes déçus.

J’ai voulu me souvenir de cette déception au début de ce livre, trente ans ayant passé, aujourd’hui que je crois entrevoir ce qui avait conduit là-bas le père Charles, là-bas d’où il écrivait à l’un de ses amis cette phrase qui aujourd’hui m’émeut presque aux larmes : Pour moi, je ne pense plus voyager. » (5) 

Le lecteur aussi s’arrête au terme du paragraphe, ému et troublé. Qu’y-a-t-il dans cette phrase de si profond et de si fort qui conduit le lecteur à s’arrêter, à ne pas pouvoir immédiatement passer à l’autre page ? L’idée que Charles a réellement trouvé le « Lieu », là où est, non la Vérité, mais ce qui s’en approche, là où l’humble homme qu’il est, ou, plus exactement, qu’il est devenu, a fini par comprendre, par mettre fin à ses années d’errance et d’erreurs…

À ce passage du livre, il faut marquer un long temps d’arrêt. Cette phrase d’apparence simple secoue le lecteur, au bord des larmes (comme le dit François Sureau). Pourquoi ? Parce qu’elle est à la fois définitive (ne plus voyager) et fragile (Je ne pense plus). On entre ainsi dans l’autre temps de la vie de Charles de Foucauld, le temps de la spiritualité, du dénuement mais pas de l’isolement total (sauf vers la fin), car il entretint des relations fortes avec les Touaregs, sans tenter de les convertir (au moins de façon explicite et organisée). Dans sa note (cf. supra), Juan Asensio rappelle que « [...] sa mission, du moins aux yeux du siècle, est extraordinairement maigre : qui a-t-il converti ? Est-il mort en martyr ? Quel ordre a-t-il réussi à fonder ? » (différence notable, parmi d’autres, avec Inigo).

images

« Foucauld passa le plus souvent seul les dernières semaines de sa vie. Il attendait qu’on vînt le voir. Sa délicatesse le prévenait de s’imposer à quiconque, et l’on se souvient qu’il avait retiré des mains d’un jeune Touareg l’image pieuse qu’un curé en visite lui avait donnée. Chaque soir son serviteur Paul Embarek, le seul converti qu’il ait jamais fait et qui redeviendra musulman après sa mort, retournait chez lui sur l’autre rive. [...]

À la fin novembre, Foucauld reçoit le capitaine de La Roche assisté d’un interprète, Belaid,. Au cours de sa seconde nuit dans le fortin, Belaid fait un rêve où il voit le père assassiné. » (6) 

Il y a à nouveau beaucoup dans ces quelques lignes : l’immense discrétion, proche de l’effacement, de Charles de Foucauld, son infini respect des autres, les Touaregs en particulier, et de leur religion, la conviction forte qu’il est possible de vivre ensemble malgré des différences culturelles et religieuses profondes, le sens de l’amitié en tant qu’elle traduit l’appartenance à une commune humanité (cela n’a évidemment rien à voir avec le « vivre-ensemble » prescriptif et irénique asséné de nos jours…).

Et, bien sûr, dans le rêve de Belaid, apparaît la fin tragique de Charles, trahi par l’un de ses proches… 

L’appel de Dieu 

« À la question, que sa famille posait à sa manière, de savoir pourquoi il avait recherché l’amitié si loin de chez lui, il n’y a pas de réponse. L’Évangile ne l’y obligeait pas. De même que, comme disait Proust, il n’est pas besoin de douleurs puissantes pour épuiser la capacité de souffrir lorsqu’elle est grande, le dépaysement n’était sûrement pas, chez cet homme infiniment sensible, une condition de l’amitié. Il l’avait connue d’ailleurs avant l’errance. C’est aussi par là qu’il nous touche, parce qu’il a suivi son Maître, celui qu’il aimait avant tout, sans regarder en arrière, obéissant à une destinée dont il ne faisait que pressentir l’origine et la fin. » (7)

Il y a une part de mystère dans ce chemin qui n’appartient qu’à lui, que même ses proches ne parviendront pas à expliquer. Il y a quelque chose qui le meut vers l’autre rive, une destinée, donc, que lui seul pouvait ressentir. Un jour, le dévoilement se fit et c’est ce dévoilement mystérieux, qui tranche avec sa vie d’errance et peu chrétienne, qui le conduisit à rejoindre cette terre « improbable » et, finalement, à comprendre qu’il avait trouvé le lieu, celui qui mettait fin à ses errances : « Je ne pense plus voyager. »

Ce mystère insondable, tel le mystère de la conversion, requiert une disposition de l’esprit et de l’âme qu’il ne faut surtout pas chercher à expliquer et à laquelle, sans doute, Charles de Foucauld, comme bien avant Inigo (Ignace de Loyola), n’a pu résister. L’idée même de lutter contre ce basculement ne l’a sans doute pas effleuré…

« Il a voulu vivre parmi les musulmans en « frère universel ». Pour ces raisons, on l’a tiré un peu vite du côté de ce qu’on appelle « la modernité ». Foucauld est pourtant resté jusqu’au bout un catholique de son temps. Il vivait selon le catéchisme du concile de Trente, sous l’empire duquel il était revenu à Dieu. C’est un catéchisme thomiste, écrit pour la chrétienté, et où se mêlent le monde et la foi. C’est aussi un catéchisme spirituel pour qui le lit sans préjugés. On y trouve ces deux postulations qui ont habité Foucauld jusqu’à la fin, celle du retrait et celle de l’engagement. L’Église y est à la fois éternelle et militante, un pied dans le temps, un autre dehors. Foucauld ne voyait pas de salut en dehors de l’Église. Il n’en a jamais contesté la discipline, confiant dans les grâces invisibles que son obéissance pouvait faire naître, renonçant à célébrer seul la messe, puisque c’était interdit et qu’il n’avait pas de servant. [...] » (8) 

S’il n’a pas cherché à convertir, c’est parce qu’il pensait, comme le rappelle François Sureau, que « la conversion ne viendrait que de la présence réelle, là-bas, du corps crucifié, et de l’exemple donné chaque jour par ses serviteurs. Sinon aujourd’hui, demain ou peut-être après leur mort. Et sans qu’on pût jamais leur reprocher d’avoir incliné vers le Christ, par quelque pression que la domination politique des Français rendait trop facile, cette liberté dont l’exercice est la condition même de l’existence de l’homme en ce qu’il peut décider de devenir l’ami de Dieu. » (9) 

Superbe passage du récit qui rend compte de l’expérience évangélique, du rapport du catholique à sa religion : la conversion viendra de la présence et donc du témoignage, sans contraintes, sans violences. Elle adviendra. Témoin du Christ, telle est la démarche apostolique que suivit Charles de Foucauld et qui lui permettait d’attendre « tranquillement », si l’on peut dire, que la conversion opérât… Fort profonde illustration du mystère chrétien. 

« Il est redevenu ce voyageur sur la terre qu’il avait un moment cessé d’être, il se satisfait d’un regard ou d’une parole pour peu qu’elle touche à l’essentiel, le reste lui est indifférent et le terme de son voyage approche. » (10) 

Il y a dans ce passage comme une Annonce, mais elle n’est pas heureuse ; il y a dans ce parcours et dans l’annonce du tragique qui va advenir quelque chose de rétrospectivement inéluctable. Charles de Foucauld paraît, sinon accepter, du moins « intégrer » ou admettre qu’il pourrait périr sur sa terre d’adoption, là où il avait mis fin à son voyage pour porter sur cette terre la Parole du Christ.

« Celui qu’on a souvent représenté comme un voyageur perpétuel était donc immobile depuis longtemps. Établi en 1905 au pays des Touaregs, Foucauld n’en était jamais sorti. Depuis son retour de France en 1913, il n’avait pas quitté Tamanrasset, sauf pour aller chercher un tabernacle sur la montagne de l’Assekrem la veille de la déclaration de guerre. » (11)  

Cette manière de vivre, bien éloignée de la nôtre qui n’est que mouvement, affairement, nomadisme organisé et planifié peut être comparée à celle de nos aïeux dans nos campagnes d’autrefois. Peu, voire pas, de voyages et évidemment jamais hors des frontières. Une vie en apparence limitée géographiquement mais qui n’en était pas moins celle qu’ils aimaient, une vie de détachement à l’égard des convoitises matérielles, de l’extension infinie du « progrès », une manière de vivre qui s’inscrivait dans un temps long et dont l’apparente monotonie, l’ennui, parfois aussi, avaient quelque chose de rassurant…

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Abbaye-aux-Hommes, chapelle du Saint-Sacrement (Caen)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

« Le silence dans lequel il entre à compter de la Pentecôte est un silence habité, c’est le langage même de Dieu. Parler la langue de Dieu, c’est devenir ce frère universel, et des plus pauvres d’abord, ces bergers dispersés par la sécheresse et qu’il ne veut pas abandonner. C’est être compté comme l’un d’eux, à cette dernière place dont rien, pas même les signes tangibles de l’amitié divine, qu’on nomme les grâces mystiques, ne peut venir le priver. » 

« Il avait écrit que sitôt qu’il se fut convaincu de l’existence de Dieu, il n’avait pas trouvé possible de vivre autrement que pour lui, mais il avait découvert que vivre avec lui était une autre affaire. Comme il arrive dans la vie des mystiques, Dieu s’absentait souvent de la tente de la rencontre. » (12)

« Foucauld n’était pas Don Quichotte, seulement un vieil enfant bien élevé, maltraité par la vie et guetté par la tristesse. Les pères du désert parlent de l’acédie comme la plus grande tentation du moine, ce sentiment, qui prend soudain et laisse l’âme et le corps paralysés, de l’inutilité de tout. Alors que les moines ne la connaissent qu’après avoir été appelés, Foucauld en a fait l’expérience avant. Il a connu l’acédie avant la foi. Ce fut à cette époque que sa vie commença de s’établir au plein midi des anachorètes, dans une immobilité dont il fut long à sortir. » (13)

Extrait remarquable et profond. Reconstitution d’un parcours singulier. Charles de Foucauld s’effondra avant de renaître par la foi. 

« Je vivais comme on peut vivre quand la dernière étincelle de foi s’est éteinte, écrira-t-il à Henry de Castries. On ne peut prendre cette phrase à la légère, non à cause du « comme on peut vivre », mais à cause de ses derniers mots. L’homme qui l’écrit, des années plus tard, ne pense pas qu’on puisse vivre en dehors de l’amitié de Dieu. L’aveu qu’il fait alors « Je m’ennuie infiniment » n’évoque pas une simple lassitude, mais un enfer. » (14) 

« Sa conversion même ne procède pas d’un rejet du monde fin de siècle, mais d’une prise de conscience soudaine de son peu de réalité. Elle n’est pas janséniste. Il n’avait d’ailleurs pas passé sa vie dans la fange, mais seulement quelques années, et c’est avant la trentaine qu’il s’était converti. Ainsi les fautes par lesquelles il a joui de ce monde-là ne le retiennent pas longtemps dès qu’il sent auprès de lui cette présence qu’il voudra ne plus jamais quitter. » (15) ajoute plus loin François Sureau

Mystère insondable, avons-nous déjà écrit, qu’il ne faut surtout pas tenter de comprendre, que celui de la conversion, de la découverte d’une présence sensible qui fait de l’homme apparemment seul, voire très seul, un homme accompagné, un homme qui avance sans peur et sans regret de la vie d’avant et qui, par son parcours, veut témoigner et atteindre une vérité, parfois cachée, parfois difficile, mais dont il sait qu’elle est le seul chemin.

Son humilité fut aussi sa marque« Convaincu des bienfaits de l’obéissance, Foucauld se plie aux instructions et apprend la théologie dogmatique. Il refuse pourtant avec obstination la prêtrise. Cette lutte intérieure l’épuise et le rend malade. Ses lettres prennent un tour amer. Il se reproche de faire passer l’obéissance aux hommes avant l’obéissance à Dieu, et l’on ne voit pas en effet que François d’Assise ait demandé l’accord de qui que ce soit avant de suivre le divin Maître. Comme lui, il veut, écrit-il inlassablement, la « dernière place ». Il ne cesse d’élaborer des règles de vie que l’abbé Huvelin juge absolument impraticables et qui ne le sont pas plus que l’Évangile. Ce qu’il cherche à définir dans le silence de la Trappe [il s'agit de la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges, à la frontière de l'Ardèche et de la Lozère qu'il intégra en janvier 1890.], c’est le programme de Nazareth. Il faut faire « ce que Notre  Seigneur a fait », « suivre tous les exemples de sa vie cachée. Travailler de ses mains, vivre sans mendier, ne faire usage du travail de personne en s’interdisant d’employer quiconque. Et, au-delà des exemples de sa vie, suivre ses conseils ; n’être propriétaire de rien, n’entrer en débat matériel, en procès avec personne. » (16)  

La conversion n’exclut pas le tourment, l’insatisfaction dans son rapport à Dieu et au message auquel le converti a décidé d’être fidèle. Le monde de la Trappe où il fut admis ne lui convint pas, et ce, assez rapidement, puisqu’il obtint l’autorisation en 1891 de rejoindre celle d’Akbès, près d’Alexandrette (Syrie).

« Foucauld a souffert, ces années-là, de ce qui est le plus déroutant en matière de religion, la prétention de détenir la vérité, ajoutée à la répugnance à l’égard des désirs de ceux qui voudraient vraiment en vivre. S’il reste de la religion dans Une saison en enfer, et il en reste, c’est sous la forme d’un regret, d’une nostalgie, venant de cette découverte-là. Mais l’homme qui devait mourir à Tamanrasset ne s’y est pas arrêté. Il ne s’est pas révolté non plus. Il a pris ces conseils, et a poursuivi son chemin. » (17) François Sureau, comme Juan Asensio dans sa note (cf. supra), souligne les similitudes entre le poète et le religieux, contemporains qui plus est.

« La Trappe d’Akbès est placée sous la protection de l’armée turque [la Syrie est alors ottomane], pendant qu’au dehors cette même armée, assistée d’auxiliaires kurdes et de milices recrutées dans les prisons, massacre et viole.  [...] À quelques kilomètres de son couvent, à Marache, la garnison a tué quatre mille cinq cents chrétiens en deux jours. Aux ordres de celui qu’Anatole France appelle « le grand saigneur », l’extermination relève d’un devoir religieux prêché dans les mosquées le vendredi. [...] Il faut imaginer Foucauld au bord de ces fosses communes, interdit par les massacreurs eux-mêmes de quitter sa Trappe, alors que le martyre dont il a parlé est là, à ses portes, avec ses odeurs de sang et de merde imprégnant les paysages. Il en est sûr désormais. Il partagera la vie des plus pauvres et des plus exposés. Il prendra sa part du monde déchu et racheté. Il acceptera même la prêtrise dont il ne voulait pas, afin de mieux secourir ceux qui en auront besoin. » (18) 

Le parcours de Charles de Foucauld, une fois quittée la première Trappe, côtoie donc le danger, les massacres, l’hostilité à l’égard des chrétiens dans ce qui fut pourtant leur « berceau ». Mais Foucauld, animé par sa foi, par son désir d’absolu et son humilité, surmonte cette épreuve. Il quittera la Trappe d’Akbès, rejoindra Rome en 1894, à la demande de l’Église, pour y étudier la théologie, alors même qu’il aspire à se rapprocher de la terre sacrée. Il obéit à nouveau…

Philipinne

Église aux Philippines
Photographie : Stéphane David

Le chemin de Nazareth

« En février 1897, Charles de Foucauld est dispensé de ses voeux monastiques et s’embarque pour la Terre sainte. Il s’est engagé devant son confesseur à la chasteté et à la pauvreté perpétuelles, renonçant à jamais avoir « plus que ne peut avoir un pauvre ouvrier ». Il signera désormais de ce nom de « frère Charles de Jésus » qu’il s’est donné lui-même. Il n’appartient plus à personne, à aucun ordre, à aucune congrégation. » (19) 

« Pour Foucauld, le Messie est venu et le monde doit changer. Ce n’est que vers la fin qu’il admettra que ce changement puisse être souterrain, invisible, obscurément obtenu sans le concours et avec le concours de « serviteurs inutiles » comme lui, et que l’oeuvre de Dieu n’apparaîtra qu’à la fin, à cette heure que personne ne connaît, et où la matière du temps, dans laquelle tout s’inscrit, sera enfin connue pour ce qu’elle est. » (20) 

Retrouvant le chemin de Nazareth, le seul qui lui paraissait fidèle au message du Christ, Charles de Foucauld commence une nouvelle vie.

« C’est là qu’il entre dans sa nouvelle vie, le 10 mars 1897 au matin, en qualité de jardinier. Les soeurs lui ont proposé une petite maison. Il n’en veut pas et dort dans la cabane à outils. Il est l’homme de peine des clarisses. « J’ai absolument ce que je rêvais depuis tant d’années. » La nuit, lorsqu’il ne prie pas, il commente longuement pour lui-même l’Écriture sainte dans des cahiers d’écoliers. [...] Le temps de Nazareth ressemble à une retraite au seuil de ce monde nouveau, où, libéré de bien des choses et d’une partie de lui-même, il pourra enfin pénétrer. Il éprouve, continûment dirait-on, la douceur de l’attente de Dieu. Il comprend que si Dieu paraît absent, c’est plutôt nous qui le sommes. » (21) 

Formule superbe qui renvoie aussi à notre condition d’homme, naviguant dans le brouillard, qui attend trop que Dieu se manifeste alors qu’il lui appartient d’en ressentir la présence et donc aussi de s’oublier davantage qu’il ne le fait. Foucauld avait fini par comprendre la nécessité de cet abandon de soi-même s’il voulait vraiment « accéder » à Dieu mais aussi être digne du message de son Fils. 

Comme nous l’avons déjà souligné, les derniers jours de Charles de Foucauld apparaissent rétrospectivement comme inéluctables, compris et presque admis par le religieux. 

« À présent l’ennemi campe à peu de distance de son fortin. Le monde cruel atteint les frontières de Nazareth. Foucauld a consenti par avance à ce qui pourrait advenir. » (22) 

« Il a voulu garder, au hasard de Dieu, sa lampe allumée et c’est tout. À la question de savoir comment on peut vivre en chrétien après le Christ – comment vivre en pécheur au milieu des pécheurs dans un monde racheté qui n’en a pas l’air -, Foucauld a apporté sa réponse : celle de l’attente et celle de l’inutilité du serviteur. Il n’en a pas donné d’autre. Ses derniers jours, tout abandonnés à une vacance incertaine dans ce fortin vide, en apportent le poignant témoignage. » (23) 

Tout était peut-être accompli… Quoiqu’il en soit, Charles de Foucauld avait « accompli cet acte nécessaire » dont parle Bloy : il avait retrouvé le chemin de Nazareth, il s’était rapproché aussi près que possible du Fils, pour témoigner de son histoire et de sa Passion, mais aussi pour porter une Parole dans une terre devenue hostile.

À l’instar d’Inigo, mais d’une autre façon et avec un parcours, encore une fois, très différent (24), il s’était détaché des facilités de la vie commune, des illusions qu’elle porte et des impasses auxquelles elle mène pour aller au plus près de la Parole, pour s’approcher du Verbe, là où seuls les grands hommes, les hommes épris d’humilité et de l’amour de Dieu peuvent aller… Des hommes d’exception, des hommes qui, aujourd’hui, sont oubliés, ou à tout le moins incompris, des hommes qui font peur aussi, peut-être, parce qu’ils nous renvoient à notre vanité, à toutes nos vanités.

À tout moment d’une vie d’homme, et peut-être plus encore lorsque les cieux ne nous sont guère favorables, il faut se souvenir de ces destins illustres, de ces âmes aussi nobles que fortes, fortes parce que humbles, fortes parce que dépouillées et pleinement disponibles pour Dieu. 

Emmanuel Fournigault
Le 28  juillet 2018

P.-S. : mes remerciements à Florian Renault et Stéphane David pour leurs photographies.

_______________________________________________________________________
(1) François Sureau, Je ne pense plus voyager, Gallimard, 2016, p. 77.
(2) 
L’Âme de Napoléon, Gallimard, coll. Tel, 2003, p. 29.
(3) Op. cité, p. 15.
(4) Op. cité, p. 20.
(5) Op. cité, p. 42.
(6) Op. cité, p. 47.
(7) Op. cité, p. 54.
(8) Op. cité, pp. 57-58. L’extrait en gras est souligné par nous.
(9) Op. cité, pp. 58.
(10) Op. cité, p. 64.
(11) Op. cité, p. 66.
(12) Op. cité, p. 70.
(13) Op. cité, p. 92.
(14) Op. cité, pp. 92-93.
(15) Op. cité, p. 119.
(16) Op. cité, pp. 124-125.
(17) Op. cité, pp. 126-127.
(18) Op. cité, pp. 127-128.
(19) Op. cité, p. 130.
(20) Op. cité, p. 136.
(21) Op. cité, p. 139.
(22) Op. cité, p. 142.
(23) Op. cité, p. 148.
(24) Inigo, Gallimard coll. Folio, 2012. Sur ce récit, je vous invite à lire la très belle note d’Élisabeth Bart, sur le site de Juan Asensio, à lire ici

 

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POST-SCRIPTUM BALZACIEN

  Dans la note consacrée à Béatrix, je tentais de souligner ...

BEATRIX, BALZAC, CRITIQUE DE L’EGALITE MODERNE

La question de l’égalité est une question centrale de la ...

LE CIEL ET ICI-BAS

 A l’occasion d’un récent séjour dans mon village normand en ...

PENSER DIEU ET PENSER LE MAL APRES AUSCHWITZ

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

IN MEMORIAM, 21 JANVIER 1793 : SUR LA FRAGILITÉ DES RÉGIMES POLITIQUES *

« C’est un pauvre coeur que celui auquel il est ...

LES CONSOLATIONS DE LA MÉDITATION

Après les 7-9 janvier 2015, Après le 13 novembre 2015, Après le ...

MAURIAC, LA FOI ET REMBRANDT

Lisant ou relisant au cours du mois décembre 2014, plusieurs ...

GEORGES ROUAULT, UN PEINTRE AU COEUR DU MYSTERE CHRETIEN

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était ...

LA POESIE COMME SURVIE ET FAÇON D’HABITER LE MONDE

« INCANDESCENCE » DE VIOLETTE MAURICE (1919-2008) (1) La poésie, plus encore ...

REGARD SUR UNE EGLISE, SAINT-PAUL SAINT-LOUIS – PARIS IVè

L’ECLAT DE LA CONTRE-REFORME Ad majorem Dei gloriam (1) (Pour une plus ...

REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE – 1

Puisque l’objectif principal de ce modeste blog est d’essayer de ...

POST SCRIPTUM AU BILLET SUR LA TRAHISON DU VERBE ET DU BEAU

    Photographie : Emmanuel Fournigault   A la faveur d’une lecture récente et ...

DU LANGAGE, DE L’ART ET DE LEUR DENATURATION OU COMMENT TRAHIR LE VERBE ET LE BEAU

Le langage et l’usage des mots sont, à la fois, ...

Eglises et religion

POUR NOS ÉGLISES, CES LIEUX SACRÉS…

A la mémoire du Père Jacques Hamel, exécuté pendant l’office, le ...

EN NOS PAYS PERDUS : LE PRIEURÉ DE SAINT-GABRIEL-BRÉCY (CALVADOS)

« La Croix demeure tandis que le monde tourne. » (devise ...

PITIÉ POUR LES CIMETIÈRES !

Photographie : Emmanuel Fournigault   « Mais avec tant d’oubli comment faire ...

L’AVENT, TEMPS DE L’ATTENTE

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Avec l’Avent, la communauté des chrétiens (et ...

LA TOUSSAINT ET DEFUNTS

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Les premier et deux novembre sont successivement ...

ASSOMPTION, MARIE ET CHARLES PÉGUY

« Écoute ma fille, regarde et tends l’oreille ;  ...

LA SAINTE TRINITE

Masaccio – La Trinité (1425-1428) La Trinité (Le Père, Le Fils ...

INOUBLIALBES – 4 – BOSSUET ET LA VANITE DES HOMMES

LE SERMON SUR L’AMBITION   Notre époque (au sens du projet moderne ...

LE TRIO

  « Pour toute chose [...], il y a un temps et ...

BERNANOS ET LA PASSION DU CHRIST

Photographie : Emmanuel Fournigault En cette période de Carême, il m’est ...

LA TOMBE DE L’ENFANT INCONNU

Photographie : Emmanuel Fournigault   C’est un petit village du pays d’Auge, ...

Morceaux choisis

MAURICE BARRÈS : LE DIALOGUE DE LA CHAPELLE ET DE LA PRAIRIE

« Le miracle sacré du dépaysement est désormais dans nos ...

INOUBLIABLES- 5 – Barbara et Marie Paule Belle

Certains pourront trouver étrange que soient citées ici deux merveilleuses ...

INOUBLIABLES – 3 – LA POESIE ET LA MORT

Notre époque s’enorgueillit de prolonger nos vies de pécheurs. Vivre ...

INOUBLIABLES – 2 – LA DOULEUR DE MARGUERITE DURAS

      Lire Marguerite Duras est toujours un bonheur éprouvant. Cela fait ...

MORCEAUX CHOISIS : DIRE L’INDICIBLE ET LE REPRÉSENTER

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

Pays

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (II)

« Il s’était retiré dans ses paysages, là où l’absurde ...

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (I)

« Je n’ai presque jamais cessé, depuis des années, de revenir à ...

PAYS D’ORNE ET PAYS FRONTALIERS, REMPARTS CONTRE LES TEMPS PRESENTS

Lassay les Chateaux (Mayenne) Dans deux notes consacrées aux paysages et ...

PAYSAGES ET PAYSANS – II

Photographie : Emmanuel Fournigault Dans la première partie, et, plus exactement, ...

PAYSAGES ET PAYSANS – I

Photographie : Emmanuel Fournigault Savons-nous encore contempler un paysage ? Non pas ...

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