IMRE KERTÉSZ ET L’HOMME FONCTIONNEL : MÉDITATION SUR LES FARDEAUX DE NOTRE TEMPS

Posté le 26 août 2017 par apreslhistoire dans Art et littérature, Morceaux choisis

« Quelque art et quelque science que vous possédiez,
n’en tirez donc point de vanité ;  craignez plutôt à 
cause des lumières qui vous ont été données. »

L’Imitation de Jésus-Christ (1) 

« La facilité avec laquelle l’homme devient le rouage sans âme
d’un mécanisme sans âme. »

Imre Kertész (2) 

 

IK - 1 (2)

Les lumières du Havre (3)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

Imre Kertész (1929-2016), écrivain polonais, devenu célèbre sur le tard après avoir obtenu le prix Nobel de littérature en 2002, est l’auteur de nombreux romans ou récits désormais bien connus, Être sans destin, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Le Refus, Dossier K. (4) et bien d’autres encore. Son oeuvre est traversée par les grandes tragédies du XXe siècle, la déportation et l’extermination des Juifs mais aussi le totalitarisme communiste, « ce fardeau de notre temps » (Hannah Arendt). (5) Comme l’immense majorité des Juifs d’Europe centrale (qu’on appellera plus tard abusivement de l’Est…) qui n’ont pas migré mais qui ont survécu, Imre Kertész a subi le poids de ces régimes politiques meurtriers qui ont durablement marqué non seulement le XXe siècle, mais aussi la civilisation européenne, tant ils sont aux antipodes de la tradition humaniste de notre continent et du mouvement « d’émancipation » qui a traversé une large part de l’Europe au XVIIIe siècle en particulier. (6)

La modernité triomphante, marquée par l’émergence de la technique comme pouvoir, le triomphe des idéologies (le terme date justement du XVIIIe siècle…), s’est  retournée contre les hommes eux-mêmes. L’émancipation de l’homme, sa « désaffabulation » (c’est-à-dire la volonté de l’éloigner des croyances, à commencer par les religions), son ancrage dans une rationalité placée sous le sceau de la science et de la technique ont donné à certains, les « esprits forts », des pouvoirs démesurés souvent associés à une ambition messianique (créer un nouvel homme pour les uns, un homme pur pour d’autres) intrinsèquement criminelle.

Le malheur du siècle : nazisme et communisme 

La littérature, dans sa diversité (romans, récits, poésie, théâtre, essais), permet de comprendre, même lorsqu’on fut fort heureusement épargné, la vérité ou la réalité profonde de ces régimes infâmes qui, non contents de s’en prendre physiquement à certains groupes d’hommes, ont souvent eu pour objectif d’attaquer aussi les esprits de tous les hommes.

En d’autres termes, massacrer, avilir certains hommes (dans les camps d’extermination ou au goulag) ne suffisait pas, il fallait aussi que la conscience même de tous les hommes fût modifiée, « prise en main », façonnée. Les régimes communistes ont, à cet égard, constitué « un exemple » à grande échelle, un laboratoire humain sans précédent dans l’histoire.

Il a souvent fallu du temps et du courage à nombre de victimes pour témoigner. De même, qu’il a fallu parfois beaucoup de temps à certains thuriféraires de l’idéologie communiste (au demeurant assez variée) pour admettre, parfois du bout des lèvres, que cette entreprise avait non seulement échoué, mais qu’elle était intrinsèquement mauvaise, marquée du sceau du Mal et que la « théorie des bonnes intentions » (qui a longtemps servi de justification a posteriori des crimes et des atteintes aux libertés fondamentales) n’était que fallacieuse rhétorique… 

Dans un essai remarquable, publié à la fin des années 1990 et sans doute quelque peu oublié, Le malheur du siècle (7), l’historien Alain Besançon entreprend une comparaison éclairante du nazisme et du communisme afin d’en montrer les différences essentielles et pratiques mais aussi pour en souligner les points communs et, parfois, le mimétisme, la lignée.

« Ces « jumeaux hétérozygotes » (Pierre Chaunu), bien qu’ennemis et issus d’une histoire dissemblable, ont plusieurs traits communs. Ils se donnent pour but de parvenir à une société parfaite en arrachant le principe malin qui fait obstacle. Ils se prétendent philanthropiques puisqu’ils veulent, l’un le bien de l’humanité entière, l’autre celui du peuple allemand, et que cet idéal a suscité des dévouements enthousiastes et des actes héroïques. Mais ce qui les rapproche le plus est qu’ils se sont tous deux donné le droit, et même le devoir, de tuer, et qu’ils l’ont tous deux fait avec des méthodes qui se ressemblent, à une échelle inconnue dans l’histoire. » (8)

Alain Besançon souligne avec justesse – et peut-être comme jamais aucun autre auteur ne l’a fait de cette façon – le mimétisme méthodologique de ces régimes « emblématiques » du XXe siècle mais aussi les désastres, l’immensité et les traces encore sensibles de ces désastres. 

« En effet, ne subsiste du nazisme et du communisme que ce qui leur a résisté, ainsi une littérature « dissidente ». Le reste est un champ de ruines à déblayer et dépolluer. La destruction est matérielle : des hommes vivants ont été transformés en cadavre. Morale : des âmes honnêtes et raisonnables sont devenues criminelles, folles, stupides. Politique : la société a été arrachée de sa forme, remoulée, conformément au projet idéologique. » (9)

Si nous avons repris ce titre (Le malheur du siècle) alors que cette note est écrite au XXIe siècle, c’est parce que nous pensons qu’il y a bien une continuité, que la trame de l’histoire est toujours là, que nombre d’interrogations demeurent et qu’il faut vivre avec cette embardée totalitaire qui n’est pas que moment historique mais basculement d’une forme de civilisation. Que nous le voulions ou non, que nous soyons nés au siècle dernier, avant, pendant ou après ces tragédies, ou au siècle présent, ce règne du Mal nous détermine, ce malheur est le nôtre. 

20170724_115510

Mer déchaînée à Villers-sur-Mer (Calvados)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

De ces torrents d’horreurs, de ces folies collectives, il a néanmoins jailli une littérature, de dissidence, comme le rappelle l’historien, mais aussi de témoignage et, au-delà, une Parole. Comme si, parallèlement et postérieurement à ce règne du Mal, le Verbe était demeuré, fragile mais présent, comme seule réponse humaine à l’inhumaine barbarie.

Le lecteur qui poursuit depuis longtemps ce douloureux cheminement littéraire (et non seulement historique ou politiste) dans la mémoire des camps (camps dont Alain Besançon rappelle que la paternité revient au communisme dès 1918), peut aussi découvrir (sur le tard pour notre part), après la lecture des témoignages – en fait, bien plus que cela –  (Primo Levi, Elie Wiesel, Marguerite Duras, Robert Antelme, Soljénitsyne, Zinoviev,…), une autre Parole, la poésie, qui peut rendre compte du mal absolu (et non de la seule tristesse) et exhausser, en quelque sorte, les victimes ; les élever, les sortir, par la Parole, de la fange dans laquelle elles avaient été plongées, les intégrer de nouveau dans l’humanité commune dont elles avaient été bannies.

Ossip Mandelstam, Paul Celan, Violette Maurice, János Pilinsky, pour ne citer qu’eux, illustrent, souvent douloureusement, les ravages physiques mais aussi moraux de ces régimes politiques abjects. Il y a, malgré tout, comme un réconfort à les lire et à tenter de les comprendre (ils ne sont pas tous également accessibles à l’humble lecteur). Ils témoignent de la force absolue du Verbe face à la manipulation de la parole, des mots et de leur sens. Certains de ces poèmes expriment à la fois une grande fragilité, une mélancolie teintée de désespoir mais révèlent aussi une force, une croyance (spirituelle ou pas).  

Pourtant, vivre en temps de totalitarisme est une épreuve physique, bien sûr, mais aussi morale et intellectuelle aussi violente qu’insidieuse. Alain Besançon, décrivant l’état psychique du militant donc de celui qui adhère, feint d’adhérer, doit subir, fût-il en apparence volontaire (en fait, l’emprise de l’idéologie est telle, le poids de la communauté est si fort que bon nombre de militants ont aussi été emportés au-delà de ce qu’ils avaient imaginé) écrit ceci :

« La vision centrale réorganise tout le champ intellectuel et perceptif, jusque dans la périphérie. Le langage en est transformé. Il ne sert plus à communiquer ou à exprimer, mais à masquer la solution de continuité entre le système et la réalité. Il est chargé du rôle magique de plier la réalité à la vision du monde. Il indique l’adhésion du locuteur au système, et somme l’interlocuteur d’y adhérer. Les mots signalétiques sont donc des menaces et les figures d’un pouvoir. » (10) 

Plus difficile à mesurer, moins apparente mais non moins violente, la destruction morale des peuples sous le joug des régimes totalitaires est profonde : « Autour de la destruction physique – l’immense charnier, la démolition de la terre, aspect le plus évident du désastre sur lequel se concentrent les études et les mesures – s’étend un domaine invisible où le dégât est probablement plus vaste, touche plus de monde et sera plus long encore à réparer : la destruction des intelligences et des âmes. » (11)

« L’ineptie est le fond de tableau de la destruction morale. Elle en est la condition. Le dérèglement de la conscience naturelle et commune ne peut exister que si la conception du monde, le rapport au réel ont été préalablement perturbés. » (12)  

Ainsi, Imre Kertész, comme des millions d’autres Européens, eut à subir ces deux régimes, ces deux « fardeaux modernes ». Il ne pouvait qu’en retirer un regard assez sombre sur l’humanité et, plus simplement, sur la condition de l’homme moderne. Ses romans en témoignent, ses Journaux aussi qui traduisent au jour le jour ses difficultés d’être, d’écrire, de continuer d’espérer.

Après avoir été libéré de Buchenwald en avril 1945, Kertész aurait pu, comme de nombreux Juifs, choisir l’exil plutôt que de revenir en Hongrie. Or il choisit de réintégrer son pays. Dans son essai biographique sur l’auteur, Imre Kertész, l’histoire de mes morts, (13) Clara Royer précise :

«  Une fois rentré au pays, la question d’un nouveau départ – vers l’Ouest, vers Israël – ne se posa pas. Comme la grande majorité des Juifs survivants de Hongrie, lui et sa mère restèrent. Entre 1945 et 1955, sur les 250 000 à 300 000 survivants estimés en Hongrie, seuls 35 000 à 40 000 Juifs de Hongrie émigrèrent à l’Ouest ou en Palestine/Israël. C’est une différence majeure avec les autres pays de ce que l’on appellerait bientôt le bloc de l’Est. Ainsi, des 240 000 survivants et rescapés juifs que l’on pouvait compter à l’été 1946 en Pologne, plus de la moitié prirent la route de l’exil entre 1945 et 1949, désireux de fuir un pays devenu cimetière, secoué par diverses vagues de pogroms en 1945-1946, et bientôt piloté par le parti communiste. » (14) 

Ce que peut la littérature 

C’est à bien des égards par l’écriture, clandestine pour partie dans un premier temps, que Kertész prit tout à la fois conscience de la portée de ce qu’il avait vécu pendant la guerre, analysa ce qu’il vivait sous l’ère communiste et repris, en quelque sorte, possession de lui-même.

Son Journal de galère (15) est à cet égard fort éclairant. Il montre tout à la fois la persévérance et le découragement de l’auteur dans le travail d’écriture, abandonnant puis reprenant des manuscrits pour finalement intégrer tout ou partie de chapitres dans un autre et passant ainsi souvent par différents stades erratiques. Ainsi, l’écriture de ce qui allait devenir Être sans destin entamé au début des années 1960, publié, dans une grande indifférence en 1975, avant d’être largement diffusé et lu au début des années 1990, fut à la fois épreuve et découverte.

Clara Royer écrit ainsi : « L’écriture fut ainsi une succession d’extases et d’abattements, d’eurêkas et de nausées, de mouvements d’orgueil et de pertes de confiance en soi – oscillations dont l’on soupçonne l’ampleur dans un journal personnel irrégulièrement tenu. Kertész relisait les pages écrites la veille. Si le texte ne convenait pas, s’il éprouvait trop de plaisir à le lire, la sueur se mettait à perler à son front ; il fallait le jeter. [...] Pour Kertész, le talent littéraire ne valait rien à l’aune de Buchenwald, et son but n’était pas de devenir un romancier. Ce qui l’intéressait était le trajet de son écriture, au long duquel il renouait avec lui-même et sa liberté personnelle. [...] » (16) 

Son souci constant d’échapper à la littérature de témoignage qu’il trouvait insuffisante pour rendre compte, sa volonté de trouver une forme littéraire qui donne à saisir ce que la tragédie de la déportation, du mal industrialisé a durablement engendré mais aussi ce que l’idéologie communiste a produit dans l’âme et l’esprit des hommes, l’ont souvent conduit à reprendre son travail d’écriture, à désespérer aussi parfois de parvenir à atteindre son but, à accéder au Verbe et à l’écriture justes.

Imre Kertész était en effet pétri de l’idée que ces tragédies « époquales » ne s’arrêteraient pas au moment de l’effondrement des régimes qui en étaient l’instrument. Il avait parfaitement compris qu’elles marquaient de façon indélébile, ou à tout le moins durable, l’homme en tant qu’espèce, l’humain en tant que genre.

Il méprisait ce qu’il appelait la « littérature humaniste ». (17) 

Et son oeuvre d’écriture le conduisit ainsi à réfléchir à ce qu’on pourrait appeler des « catégories philosophiques » dont le but n’était pas de conceptualiser mais bien de rendre compte, d’accéder à une réalité profonde mais sourde ou dissimulée.

C’est ainsi, comme le rappelle Clara Royer, qu’il arrêta temporairement l’écriture d’Être sans destin pour réfléchir à la notion d’ « homme fonctionnel » qui n’est autre qu’une expression pour décrire, comprendre mais aussi représenter l’homme du siècle. (18) L’homme fonctionnel – celui qu’il observa pendant plus de 40 années en Hongrie communiste – c’est l’homme qui s’adapte au système dans lequel il vit, qui s’y conforme, qui s’y fond et qui, finalement, s’y trouve bien, tant son esprit, sa manière de penser sont « en phase » avec l’essence même de l’ordre social, politique ou économique… 

IMRE KERTÉSZ ET L'HOMME FONCTIONNEL : MÉDITATION SUR LES FARDEAUX DE NOTRE TEMPS   dans Art et littérature chales-2

Paysage de Sologne
Photographie : Emmanuel Fournigault 

L’homme fonctionnel 

Lisons ce qu’il en dit dans l’extrait ci-après repris du Journal de galère.  

 EXTRAITS 

******

« Que peut l’art, puisque le type d’homme qu’il n’a jamais cessé de représenter (l’homme tragique) n’existe plus ? Le héros tragique est un homme qui se crée lui-même et qui échoue. Or, de nos jours, l’homme ne fait plus que s’adapter. 

L’homme fonctionnel. Les formes et organisations de la vie moderne, éprouvette hermétiquement close où se déroule la vie de l’homme fonctionnel. Attention : c’est un homme aliéné, sans être pour autant le héros de l’époque. Certes, il a fait un choix, même s’il s’agit, au fond, d’un renoncement. A quoi ? A la réalité de l’existence. Parce qu’il n’en a nul besoin : la réalité de l’homme fonctionnel est une réalité apparente, une vie qui remplace la vie, une fonction qui le remplace lui-même.

Sa vie est généralement une erreur ou une faute tragique, mais sans conséquences tragiques ; ou bien c’est une conséquence tragique dépourvue de causes tragiques, car les conséquences pour l’homme ne découlent pas des lois internes des personnages et des actes, mais de la nécessité d’équilibre de l’organisation sociale – nécessité toujours absurde eu égard à l’individu. La vie de l’individu n’est que le symbole d’une vie comparable à la sienne, prédéterminée, où il n’a plus qu’à occuper la place qui lui a été assignée. Ainsi, personne ne vit sa propre réalité, mais seulement sa fonction sans faire l’expérience existentielle de sa vie, c’est-à-dire sans vivre son propre destin, qui pourrait être l’objet d’un travail – sur soi-même. L’horizon de l’homme fonctionnel n’est pas « le ciel étoilé », pas plus que « l’ordre moral » qui sommeille en tout homme », mais les limites de son monde organisé : la réalité illusoire mentionnée plus haut.

Dans l’art, tout ceci prend l’apparence d’un problème technique : dépourvues de réalité, les vies fonctionnelles ne se prêtent pas à une adaptation artistique. Leur destin laisse transparaître le néant, puisqu’il leur manque le sens où réside toute possibilité de tragédie.

Crise de « l’humanisme », piège de « l’humanisme » tendu à « l’artiste » – de quoi s’agit-il au juste ? Coexistence morale - « engagement », ou bien être là où « on fait la part du bien et du mal » ? Si la société dissout toutes ses angoisses morales dans le collectif, il ne reste plus que la stricte réserve. Voici l’ordre : tu peux t’occuper de tous les problèmes de la vie, mais non de la vie en tant que problème.

De toute façon, la vie est un diktat, pour ainsi dire. Dans une situation régie par la censure, il est strictement interdit de la remettre en cause. Le suicide est une désertion. Et dans ces conditions, l’art (la littérature) qui ne veut voir que les problèmes de la vie et non le problème de la vie est également fonctionnel, il devient un art appliqué et apparent qui supplante l’art véritable.

Que vaut dès lors le talent ? C’est plutôt un handicap, un fardeau. La nécessité d’une « méthode » n’a jamais été aussi impérieuse. » (19)

Et plus loin : « Oui : déposséder l’homme de tout ce qu’il a d’éternel, d’inaliénable, de tout principe, pour le voir tel qu’on veut le rendre : un être sans substance, asservi au totalitarisme, un homme fonctionnel. » (20)  

******

Profonde méditation sur ce que l’homme devient sous l’effet du Pouvoir, de l’Organisation et des « valeurs » qu’ils véhiculent et distillent au point d’altérer l’essence même de l’homme. Car s’il y a des victimes physiques, les déportés dans les camps de concentration ou d’extermination, les prisonniers politiques (ou pas) réduits au silence et asservis dans les goulags, il y a aussi le « vulgum pecus », celui qui n’est pas en apparence inquiété mais qui s’adapte et vit même parfois son adaptation comme une évidence. Le questionnement, le doute, l’interrogation critique ne sont plus son affaire. Certes, l’intimidation du pouvoir, la crainte pour son intégrité physique et celle des siens, jouent, à l’évidence, dans cet état d’esprit et ce comportement (qui serions-nous pour le lui reprocher ?). Mais un phénomène se produit, une métamorphose s’opère qui conduisent à l’apparition d’un autre homme, comme l’analyse superbement Kertész.  

dsc06391-300x168 dans Morceaux choisis

Voies ferrées – Trouville-Deauville 
Photographie : Emmanuel
Fournigault

Économie, technoscience, management : les fardeaux de nos démocraties tardives (21)

Mais il y a aussi une autre donnée, la capacité de l’homme à se conformer, à quitter ce monde de « la vie interrogée » (selon l’expression de Jan Patočka -1907-1977-, lequel en fait la marque de l’Europe et qu’a également développée Milan Kundera) pour s’adapter en permanence, à tout, sans s’interroger sur le sens même de cette adaptation, sur la domination de la technique et l’asservissement qu’elle peut générer.

La dépossession de l’homme, la perte de sa réelle liberté derrière l’écran de fumée de l’émancipation sont aussi en creux dans la réflexion d’Imre Kertész et de quelques autres. Car s’il y a eu les fardeaux abominables des totalitarismes qui ont profondément marqué notre histoire et notre civilisation, il y a aussi les fardeaux de nos temps démocratiques ou, plus exactement, de nos démocraties tardives qui trouvent leur origine dans la rationalité et la technique modernes. 

Cette question de la dignité de l’homme, de son essence dans le monde moderne en particulier est une question ancienne mais qui s’est posée avec acuité avec le développement de la science et de la technique et avec leur utilisation par le pouvoir lui-même, qu’il soit démocratique (ou relativement démocratique) ou pas.

Comme le rappelle magistralement Milan Kundera dans L’art du roman (22), dès 1935, soit trois avant sa mort « [...] Edmund Husserl tient, à Vienne et à Prague, de célèbres conférences sur la crise de l’humanité européenne. L’adjectif « européen » désignait pour lui l’identité spirituelle qui s’étend au-delà de l’Europe géographique [...] et qui est née avec l’ancienne philosophie grecque. Celle-ci, selon lui, pour la première fois dans l’Histoire, saisit le monde (le monde dans son ensemble) comme une question à résoudre. Elle l’interrogeait non pas pour satisfaire tel ou tel besoin pratique mais parce que la « passion de connaître s’est emparée de l’homme ».

La crise dont Husserl parlait lui paraissait si profonde qu’il se demandait si l’Europe était encore à même de lui survivre. Les racines de la crise, il croyait les voir au début des Temps modernes, chez Galilée et chez Descartes, dans le caractère unilatérale des sciences européennes qui avaient réduit le monde à un simple objet d’exploration technique et mathématique, et avaient exclu de leur horizon le monde concret de la vie, die Lebenswelt, comme il disait.

L’essor des sciences propulsa l’homme dans les tunnels des disciplines spécialisées. Plus il avançait dans son savoir, plus il perdait des yeux et l’ensemble du monde et soi-même, sombrant ainsi dans ce que Heidegger, disciple de Husserl, appelait, d’une formule belle et presque magique, « l’oubli de l’être ».

Élevé jadis par Descartes en « maître et possesseur de la nature », l’homme devient une simple chose pour les forces (celles de la technique, de la politique, de l’Histoire) qui le dépassent, le surpassent, le possèdent. Pour ces forces-là, son être concret, son « monde de la vie » (die Lebenswelt) n’a plus aucun intérêt : il est éclipsé, oublié d’avance. » (23)

Il est évidemment assez fort et symbolique que Kundera – dont on sait qu’il eut lui aussi à souffrir du joug communiste dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie – ouvre son bel essai sur le roman par ce détour par la philosophie et les réflexions de Husserl et de Heidegger sur « la condition de l’homme moderne », le poids de la science, de la technique et, ne l’oublions jamais, le Pouvoir (qui peut en faire ses instruments) sur l’homme. Milan Kundera croit en la supériorité (bien qu’il n’emploie pas le terme à notre connaissance) du roman en tant qu’il interroge la vie (cf. supra), qu’il introduit la nuance, qu’il rend compte de l’existence, de ce qui est, du fameux Lebenswelt de Husserl.

Kertész, d’une certaine manière, en voulant passer par la littérature (et non par le seul témoignage ou le récit historique) s’inscrit dans cette lignée des grands auteurs qui pensent et « prouvent » que la Parole du roman, que son Verbe sont peut-être mieux à même de rendre compte de « l’être de l’homme » dans les temps tragiques, dans ce qui allait durablement altérer et modifier non seulement l’idée d’humanité mais aussi ce qu’elle signifie comme « expérience ».

La crainte de Husserl puis de Heidegger est bien celle de la dépossession de l’homme (ceci en termes à nouveau très schématiques) ; c’est-à-dire la domination de l’être par la technique, la science et bien sûr l’économie ultérieurement (même si celle-ci n’est peut-être pas encore à leur époque une donnée du problème). Et plus encore, la crainte philosophique qui s’est progressivement avérée réalité est celle de la domination presque sans partage de la technoscience et de l’économie ; une forme d’asservissement moderne dans un cadre néanmoins « formellement » démocratique.

Dans bel et intéressant essai, Esprits d’Europe (24), Alexandra Laignel-Lavastine, étudiant le parcours intellectuel et politique de trois grandes figure d’Europe centrale (Czeslaw Milosz, Jan Patočka et István Bibó) rappelle les craintes de ces grands mais différents esprits de voir l’Europe succomber à la prémonition de Husserl en particulier et, au-delà, à une forme d’emballement de la raison technique et scientifique, de la raison instrumentale, pour le dire rapidement.

Dans un de ses derniers textes, cités par l’essayiste, Jan Patočka écrit ceci ; nous sommes en 1977 :

« Il faut quelque chose de fondamentalement non technique, non instrumental uniquement ; il faut une éthique évidente et par elle-même et non pas commandée par les circonstances, une morale inconditionnelle [...] La morale n’est pas là pour faire fonctionner la société, mais tout simplement pour que l’homme soit l’homme. Ce n’est pas l’homme qui définit un ordre moral selon l’arbitraire de ses besoins, de ses souhaits, de ses inclinations et de ses désirs. C’est au contraire la moralité qui définit l’homme. » (25)

Patočka revendique, renouant ainsi avec une grande tradition européenne malmenée par la modernité, la supériorité du « souci de l’âme » sur toute autre considération.  La raison instrumentale s’est emballée, le développement sans limites des sciences et des techniques a fait perdre non seulement le « souci de l’être » mais aussi celui de l’âme. Ces mouvements ont conduit, à la fois, à l’émergence de spécialistes, d’experts agrégés dans des filières mais aussi à une nouvelle forme d’asservissement de l’homme ; celui-ci raisonne par domaines de compétences, de savoirs spécifiques. Il a rangé au musée des idées mortes ce qui, par l’expérience, pouvait permettre à l’homme d’atteindre une forme d’universalité par son enracinement et sa capacité à interroger tout le champ de ses activités.

Plus encore, ce mouvement puissant l’a souvent conduit à oublier les règles supérieures (morales aurions-nous dit autrefois, éthiques préfèrent dire certains parce que la morale a mauvaise presse…), fruit de traditions, de principes immémoriaux et qui replaçait l’homme tant dans sa finitude que dans une humilité protectrice (de l’hubris, de l’assouvissement du pouvoir, des désirs, etc. par la toute-puissance de la technique et des sciences).

Ces évolutions ont ouvert la porte à des formes d’organisation sociale et économique qui aplatissent l’homme. Telle une ruse de l’Histoire, ces mouvements (décrits à grands traits et de façon évidemment très schématiques) engagés par l’homme ont fini par lui échapper.

Étudiant Czeslaw Milosz (1911-2004), poète et essayiste polonais, prix Nobel de littérature, Alexandra Laignel-Lavastine résume l’un des soucis majeurs de l’écrivain (qui savait parfaitement lui aussi de quoi le Pouvoir avec les moyens techniques et scientifiques dont il dispose était capable) :

« [...] tendre vers l’universel ne signifie pas nécessairement se mettre à distance des autres et de ses affects, renier son héritage culturel, s’émanciper de l’expérience et de la morale communes et finalement balayer tous ces freins irrationnels comme autant de points de vue incompétents. Mais il sait aussi que la tendance épuratrice ne laisse pas d’être au travail dans notre modernité. Car si la grande question que se pose Milosz à travers sa double traversée du nazisme et du communisme est celle de la responsabilité, elle est surtout de savoir comment repenser celle-ci hors des évidences léguées par le subjectivisme moderne : sans mettre au centre un Sujet défini d’abord par sa souveraineté absolue et son pouvoir de maîtrise.

Dans nos sociétés marquées par un individualisme de désengagement et déliaison, le sens du bien commun et la dimension de la responsabilité sont en effet écrasés des deux côtés.

D’un côté, on constate le saisissement croissant de la démocratie par une expertocratie qui offre peut-être l’une des expressions contemporaines les plus caricaturales de ce pathos de la pureté que dénonçait déjà Milosz. Cette nouvelle classe de spécialistes, qui regarde la légitimité démocratique fondée sur la souveraineté du peuple comme un déplorable archaïsme, pour ne rien dire des identités culturelles, rejetées dans le domaine de l’irrationnel et du viscéral, ne se réfère plus aux lois immanentes de l’Histoire mais, désormais, à celles du Marché, de l’économie et de l’idéologie de la modernisation. Il n’est donc plus question de répondre à quoi que ce soit puisque ces experts évoluant dans un jargon inaccessible et un monde clos, coupé du sens du commun, se présentent de toute façon comme les gestionnaires incontournables d’évolutions elles-mêmes censées s’imposer comme inéluctables, et partant indiscutables. » (26).

On pourrait, modestement, nuancer ou interroger certaines des notions employées par l’essayiste, telle que celle de « souveraineté populaire », comme « fondement de la démocratie », qui renvoie à une définition très dix-huitiémiste de la démocratie dont on peut douter qu’elle ait réellement existé en pratique. Tout au moins, assez rapidement, cette souveraineté ne sera jamais absolue (et doit-on le regretter ?). Mais là n’est pas l’essentiel.

Le procès que décrit l’auteur résume assez bien, nous semble-t-il, ce que nous vivons et pouvons constater chaque jour dans nos vie privées ou professionnelles : l’expert se répand partout et sur tout, certains experts sont même multicartes si l’on peut dire (économie, finances publiques, nouvelles technologies, etc.) ; rien ne leur échappe mais ils restent néanmoins des « experts » de savoirs fragmentés et dépourvus de toute préoccupation du sens de leurs savoirs, de leur subordination souhaitable à des Principes supérieurs et historiquement éprouvés (le bien commun, le respect de l’être -bien différent et plus large que le seul respect des Droits de l’homme-, la préservation de son âme, les « besoins de l’âme » pour parler en termes weiliens).

Ils ne s’interrogent aucunement sur cette notion essentielle de la philosophie chrétienne qui est celle de la bonne vie en commun (la bona vita multitudinis) théorisée par saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Lorsque le « bien commun » ou « l’intérêt général » sont évoqués, c’est essentiellement en rapport avec les buts et donc les intérêts de la logique rationnelle, qu’elle soit économique, technique, scientifique, etc. La notion même de bien commun, telle que l’entendait saint Thomas, est détournée, vidée de son sens, asservie. 

Le ciel de Paris

Le ciel de Paris
Photographie : Jean-Pierre Dru 

Comme toujours, il existe des exceptions, des penseurs libres, iconoclastes mais souvent marginaux et moins audibles que celles et ceux qui écument les médias, emplissent les tables des librairies de leur vulgate sur laquelle se jettent les lecteurs « qui veulent savoir et comprendre » (sic). Mais que comprendront-ils ? La lecture de Milosz, celle de Kundera mais aussi de Musil ou bien encore de Broch (pour ne citer que ces exemples totalement et délibérément choisis de façon arbitraire) leur serait sans doute plus précieuse. Nous ne reprendrons pas ici les quelques développements proposés plus haut sur la force et la singularité du roman en général et du roman européen en particulier. Nous constaterons avec tristesse qu’il n’est, pour beaucoup de nos contemporains, qu’un genre parmi d’autres… L’Histoire a fait son oeuvre.

Comme nous avons tenté de le souligner, il n’est pas surprenant que des auteurs d’Europe centrale dont l’histoire a partie liée avec les totalitarismes se soient inquiétés et interrogés en reprenant, avec des nuances ou des divergences, les méditations de grands philosophes comme Husserl ou Heidegger, avec, plus largement (et sans prétendre aucunement avoir quelques connaissances solides en la matière), la phénoménologie dont on sait quelle place elle faisait à l’expérience, à l’expérience sensible, pour comprendre et tenter d’atteindre à une forme de vérité. 

Plus près de nous et hors du cadre totalitaire ou pré-totalitaire, une autre réflexion majeure, qui n’est pas sans lien avec la notion d’homme fonctionnel ou avec les analyses de « nos » penseurs d’Europe centrale, nous paraît devoir être évoquée : celle du management comme nouvelle forme d’organisation et d’exercice du Pouvoir, sorte d’accomplissement jamais totalement satisfait de la logique économico-techno-scientifique. 

Pierre Legendre (né en 1930) en est un des analystes les plus profonds. Dans son essai, Dominium mundi, l’empire du management (27), il retrace la genèse de ce pouvoir tentaculaire, ses ramifications dans la société mais aussi son impact sur les hommes, leur esprit et leur âme.

« Portée par la science et la technique ultramodernes, l’économie est devenue la Nouvelle Nature. L’industrialisme surpuissant et le système financier sans frontières entraînent l’espèce humaine vers l’avenir inconnu. » (28) Le psychanalyste et historien du droit romain souligne bien les liens étroits entre l’économie, en particulier l’économie financière tournée sur elle-même et son obsession de la rentabilité à court terme, et la technique (au sens large du terme, science incluse en tant qu’elle est au service de cette économie).

Cette évolution n’est autre, selon l’auteur, que la question renouvelée de la technique, telle que nous l’avons rapidement décrite plus haut. Ainsi, dans un livre d’entretiens avec Philippe Petit, Vues éparses (29), Pierre Legendre, en réponse à son interlocuteur, précise : « [...] quand je parle du Management [...], je ne fais que reprendre sous un autre terme la question de la technique sur laquelle ont focalisé Heidegger ou Jünger [...] ; je ne fais que poursuivre, par un autre chemin, la réflexion de l’Occident sur l’Occident. » (30) 

La technique, en ce sens, est procès ; elle avance, non pas masquée, mais adossée à la fois au Pouvoir, au Droit et, progressivement, à l’Économie ; celle-ci n’étant plus un élément parmi d’autres de la vie collective et individuelle mais le « tout » autour duquel s’organise la vie de la cité (si cette belle expression antique a toutefois encore un sens).

N’oublions pas à cet égard ce que Heidegger disait en substance dans sa célèbre analyse de la technique : la technique provoque, met au défi. Elle prend aussi le pouvoir que les hommes inconsciemment lui laissent en quelque sorte.

« La technique, c’est l’interpellation ou la sommation par laquelle l’énergie cachée dans la nature est libérée, transformée, accumulée, répartie, commuée. La technique accule tout objet, toute réalité à devenir un fonds intégralement disponible à toute espèce de mise en demeure. » résume pour sa part Alain Finkielkraut (31) 

Le management, tel que le définit et l’analyse Pierre Legendre, a, à l’instar de la technique elle-même, le pouvoir immense et effrayant de métamorphoser l’homme : sa perception des choses, son rapport aux choses, à l’environnement. Il est en quelque sorte absorbé. Pierre Legendre résume ainsi magistralement « l’état des lieux » : « Nous vivons l’avènement de l’homme théorique. » (32). De l’homme fonctionnel (qui ne cesse de vouloir s’adapter à tout) à l’homme théorique (qui perd son essence d’homme pour le dire autrement)…

Faut-il en conclure que le management ainsi analysé est un totalitarisme des temps post-totalitaires, un « fardeau » équivalent aux abominations nazies et communistes ? Sans doute pas, si l’on s’en tient à la définition originelle du totalitarisme ; terme créé pour tenter de rendre compte d’un type de régime politique nouveau, sans précédent réellement comparable et authentiquement moderne, qui n’était pas qu’autoritaire et liberticide (à l’instar des régimes dictatoriaux classiques ou des despotismes plus ou moins « éclairés ») mais avait pour ambition de refonder la société, ses codes, ses manières de pensée et in fine recréer un « nouvel homme ».

Le management épouse parfaitement, si l’on peut dire, le cadre démocratique ou, plus exactement, formellement démocratique (l’apparence du Droit et des principes fondamentaux sont sauvegardés). De même, se développe-t-il dans des régimes autoritaires (la Chine, de ce point de vue, en est un bon exemple). Doit-on alors parler, comme Tocqueville analysant l’extension du pouvoir de l’État, d’un « despotisme doux » ? Non plus, selon nous, car ce contre quoi l’historien mettait en garde, c’était (pour le dire très rapidement) la préférence du citoyen démocratique pour la sécurité et l’égalité au détriment de la liberté et du champ de la vie privé.

Le management serait plutôt une forme d’appropriation du monde (ce que signifie l’expression dominium mundi, comme le rappelle Pierre Legendre), (33) et donc des êtres, y compris et même d’abord, par le biais de procédures juridiques en apparence très démocratiques ou respectueuses de l’ordre (technico-économique) légalement établi. Pierre Legendre en veut pour preuve la création et le fonctionnement de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) (34) mais d’autres instances, européennes en particulier, peuvent aussi être analysées, tant dans leur création que dans leur fonctionnement, comme des symboles de cet ordre asservi à l’économie, la technique et destinées à la « gestion rationnelle de la société ».

« Nous sommes confrontés au risque de l’irréparable : la casse des montagnes qui font tenir le sujet humanisé. Le Management généralisé expérimente la casse du sujet humain. » écrit encore Pierre Legendre de façon un peu désespérée. (35) 

Alors que faire ? D’abord prendre conscience, démasquer cette rhétorique managériale car, comme toute entreprise de pouvoir, le management travestit le sens des mots, invente ses nouveaux mots, menace le Verbe qu’il tend à faire disparaître au profit d’une langue sans âme et planétaire puisque sans ancrage territorial et historique. Et puis, tenter, même modestement et sans illusions sur les temps à venir, d’être « des insulaires de l’esprit » pour reprendre la superbe formule de Cristina Campo. (36)

Épilogue 

« À mesure que l’homme s’éloigne de la vie naturelle, la distance s’étend entre lui et les animaux. Non pas qu’il les dédaigne davantage, qu’il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa civilisation d’assassin. Et sa férocité contre eux s’accroît, férocité vile qu’il couvre du prétexte actuel à toutes les bassesses – la nécessité scientifique… » écrit Georges Darien (1862-1921) dans Le Voleur. (37)

Georges Darien n’a pas pu voir que même les animaux (au moins certains, ceux qui nous sont le plus familiers justement) ont fini par être « absorbés » et dénaturés par le pouvoir tentaculaire de la technique… 

Emmanuel Fournigault
Le 26 août 2017 

Abbaye de Fontfroide - sculpture

Mère et Fils, abbaye de Fontfroide (Aude) 
Photographie : Stéphane David 

___________________________________________________________________________________
(1) Éditions du Seuil, coll. Points-sagesse, 1979, p. 13. Belle traduction de Lamennais (1824).
(2) Journal de galère (Actes Sud, coll. Babel, 2010), p. 191.
(3) Photographie prise de la plage de Villers-sur-Mer (Calvados) d’où l’on voit, de l’autre côté du rivage, le port du Havre ; vue immuable et changeante selon l’heure du jour et la météo du moment.
(4) La plupart des livres de l’auteur sont disponibles chez Actes Sud ainsi que dans la collection de poche Babel de ces mêmes éditions.
(5) Titre originel (The Burden of Our Time) de la somme de Hannah Arendt sur le totalitarisme publié en français notamment sous le titre Les origines du totalitarisme. Si la thèse de la philosophe fut parfois discutée, elle reste néanmoins un « classique » de la littérature sur les régimes politiques totalitaires. L’ouvrage est disponible au Seuil dans la collection Points (3 volumes).
(6) Nous employons ces notions, humanisme, Lumières, par commodité mais sans ignorer leurs ambiguïtés de même que leur histoire. L’humanisme a progressivement versé dans une forme de surélévation de l’Homme. Les Lumières, comme leur orthographe l’indique, sont plurielles (les Lumières anglo-saxonnes sont différentes sur de nombreux points des Lumières françaises qui elles-mêmes se différencient aussi des Lumières allemandes). Leur histoire, et, pour tout dire leur instrumentalisation, ne sont pas pour rien dans certains épisodes tragiques de l’Histoire et dans le règne d’une rationalité mécanique. Mais le cadre de cette note et nos connaissances insuffisantes ne permettent pas de développer cela ici et maintenant.
(7) Alain Besançon, Le malheur du siècle, sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah (Fayard, 1998).
(8) Le malheur du siècle, op. cité, pp. 9-10.
(9) Op. cité, p. 21.
(10) Op. cité, p. 41.
(11) Op. cité, p. 39.
(12) Op. cité, p. 44.
(13) Actes Sud, 2017.
(14) Op. cité, p. 41.
(15) Actes Sud, collection Babel, 2010. Dans la même collection, il faut lire Sauvegarde, Journal 2001-2003 (2012, pour l’édition référencée).
(16) Op. cité, p. 120-21.
(17) Sur ce point voir Clara Royer, op. cité, pp. 135-40.
(18) Voir op. cité, pp. 121-23.
(19) Op. cité, pp. 11-13.
(20) Op. cité, p. 24.
(21) Nous empruntons ce qualificatif, tardive, au vocabulaire d’une partie de la science politique, celle, plutôt minoritaire, qui n’a jamais séparé la science, c’est-à-dire l’analyse des systèmes, des procédures et du fonctionnement juridique et administratif du pouvoir de la philosophie politique et de la question essentielle qu’elle pose depuis Aristote qui est celle du « meilleur régime ». Nos démocraties tardives sont celles dans lesquelles nous vivons, celles où l’organisation par le Droit, le respect des procédures, l’approfondissement des droits individuels et la doxa des Droits de l’homme (pour le dire en termes évidemment très schématiques) l’ont (définitivement ?) emporté sur la question des moeurs (des édiles comme des citoyens), de la morale, de la tradition et des règles supérieures au droit positif. Ce sont ces démocraties « asséchées », procédurales et, si l’on peut dire, essentiellement procédurales, qui, progressivement, font des désirs de l’homme des droits positifs qu’il convient de proclamer puis de protéger quand bien même ils heurtent ou interrogent à l’évidence l’histoire même de la civilisation. L’épisode relativement récent du « mariage pour tous » (sic) ou celui qui vient du « droit à l’enfant » (expression dont on ne mesure pas l’extrême violence) en sont des illustrations parmi beaucoup d’autres…
Sur ces questions de l’évolution de la démocratie, on renverra notamment (et à nouveau sur ce blog) à Introduction à la politique moderne de Philippe Bénéton (Hachette, coll. Pluriel, 1987, pour l’édition référencée) et beaucoup plus modestement à notre note sur La fragilité des régimes politiques, à lire ici.
(22) Gallimard, collection Folio (2004, pour l’édition référencée).
(23) Milan Kundera, op. cité, pp. 13-14.
(24) Gallimard, collection Folio essais (2010, pour l’édition référencée).
(25) Op. cité, p. 155.
(26) Op. cité, p. 108-9.
(27) Éditions Mille et une nuits, 2007. Il m’a également été signalé l’oeuvre de Baptiste Rappin, philosophe contemporain et deux de ses livres, Au régal du management et Heidegger et la question du management (éditions Ovadia), non lus à la date de publication de cette note.  
(28) Op. cité, p. 17. 
(29) Éditions Mille et une nuits / France culture, 2009.
(30) Op. cité, p. 128.
(31) Philosophie et Modernité, (Les Éditions de l’École polytechnique, 2009), p. 74. Le texte de Heidegger sur La question de la technique est notamment disponible dans le recueil Essais et conférences (Gallimard, coll. Tel, 1998, pour l’édition référencée), pp. 9-49. 
(32) Dominium mundi, op. cité, p. 30. 
(33) Op. cité p. 80. 
(34) Op. cité p. 80.
(35) Op. cité, p. 62.
(36) Les Impardonnables (Gallimard, coll. L’Arpenteur, 1992), p. 146. 
(37) Gallimard, coll. Folio classique (2009, pour l’édition référencée), p. 191.  

Les commentaires sont fermés.

D'autres nouvelles

Art et littérature

PASCAL QUIGNARD : LA CONFESSION DE SAINT HIPPOLYTE (et autres extraits)

 « La question de tous les temps est toujours :  Qu’est-ce ...

UNE VISION DU CIMETIÈRE ET AUTRES EXTRAITS DE CRISTINA CAMPO

« [...] le silence prenait sa valeur réelle, qui est celle ...

LE MUSÉE COMME SYMPTÔME

  « On ne saurait bien voir les choses du monde ...

SOUS LE REGARD DE REMBRANDT, POST-SCRIPTUM

« Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, Et d’un ...

SOUS LE REGARD DE REMBRANDT : CONSIDÉRATIONS ÉPARSES SUR L’ART, LA PEINTURE ET SON EXPOSITION

Aux fantômes de l’enfance…  « Venez et voyez. » Jean, 1, 39 « [...] ...

ÉPIPHANIE : L’ÉVANGILE POUR TOUS

 « En ce petit matin de l’An tout neuf, quand le ...

ESPRIT ET VISION DE NOËL

Aux chrétiens d’Orient  « Une seule fois Une seule Dans l’histoire du ...

DÉFUNTS

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » (Évangile selon ...

LE PARADIS SELON CHARLES PÉGUY… ET AUTRES CONSIDÉRATIONS

« Deux mille ans de labeur ont fait de cette ...

LA NUIT ÉCLAIRÉE DE JEAN DE LA CROIX

Á ma maman qui ne peut plus lire les beaux textes ...

EN LISANT THÉRÈSE D’AVILA : MÉDITATION SUR L’ÂME, LA LIBERTÉ ET LE DÉNUEMENT

« Celui qui aime l’argent ne sera jamais rassasié et ...

LA POÉSIE COMME PRIÈRE : SUR UN POÈME DE BERNARD LACROIX

« La beauté, c’est l’harmonie du hasard et du bien.» Simone Weil ...

REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE : LA VIERGE AU PIED D’ARGENT

 «Nous périssons faute d’émerveillement mais non faute de merveilles.» (Chesterton)     ...

POST-SCRIPTUM BALZACIEN

  Dans la note consacrée à Béatrix, je tentais de souligner ...

BEATRIX, BALZAC, CRITIQUE DE L’EGALITE MODERNE

La question de l’égalité est une question centrale de la ...

LE CIEL ET ICI-BAS

 A l’occasion d’un récent séjour dans mon village normand en ...

PENSER DIEU ET PENSER LE MAL APRES AUSCHWITZ

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

IN MEMORIAM, 21 JANVIER 1793 : SUR LA FRAGILITÉ DES RÉGIMES POLITIQUES *

« C’est un pauvre coeur que celui auquel il est ...

LES CONSOLATIONS DE LA MÉDITATION

Après les 7-9 janvier 2015, Après le 13 novembre 2015, Après le ...

MAURIAC, LA FOI ET REMBRANDT

Lisant ou relisant au cours du mois décembre 2014, plusieurs ...

GEORGES ROUAULT, UN PEINTRE AU COEUR DU MYSTERE CHRETIEN

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était ...

LA POESIE COMME SURVIE ET FAÇON D’HABITER LE MONDE

« INCANDESCENCE » DE VIOLETTE MAURICE (1919-2008) (1) La poésie, plus encore ...

REGARD SUR UNE EGLISE, SAINT-PAUL SAINT-LOUIS – PARIS IVè

L’ECLAT DE LA CONTRE-REFORME Ad majorem Dei gloriam (1) (Pour une plus ...

REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE – 1

Puisque l’objectif principal de ce modeste blog est d’essayer de ...

POST SCRIPTUM AU BILLET SUR LA TRAHISON DU VERBE ET DU BEAU

    Photographie : Emmanuel Fournigault   A la faveur d’une lecture récente et ...

DU LANGAGE, DE L’ART ET DE LEUR DENATURATION OU COMMENT TRAHIR LE VERBE ET LE BEAU

Le langage et l’usage des mots sont, à la fois, ...

Eglises et religion

POUR NOS ÉGLISES, CES LIEUX SACRÉS…

A la mémoire du Père Jacques Hamel, exécuté pendant l’office, le ...

EN NOS PAYS PERDUS : LE PRIEURÉ DE SAINT-GABRIEL-BRÉCY (CALVADOS)

« La Croix demeure tandis que le monde tourne. » (devise ...

PITIÉ POUR LES CIMETIÈRES !

Photographie : Emmanuel Fournigault   « Mais avec tant d’oubli comment faire ...

L’AVENT, TEMPS DE L’ATTENTE

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Avec l’Avent, la communauté des chrétiens (et ...

LA TOUSSAINT ET DEFUNTS

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Les premier et deux novembre sont successivement ...

ASSOMPTION, MARIE ET CHARLES PÉGUY

« Écoute ma fille, regarde et tends l’oreille ;  ...

LA SAINTE TRINITE

Masaccio – La Trinité (1425-1428) La Trinité (Le Père, Le Fils ...

INOUBLIALBES – 4 – BOSSUET ET LA VANITE DES HOMMES

LE SERMON SUR L’AMBITION   Notre époque (au sens du projet moderne ...

LE TRIO

  « Pour toute chose [...], il y a un temps et ...

BERNANOS ET LA PASSION DU CHRIST

Photographie : Emmanuel Fournigault En cette période de Carême, il m’est ...

LA TOMBE DE L’ENFANT INCONNU

Photographie : Emmanuel Fournigault   C’est un petit village du pays d’Auge, ...

Morceaux choisis

MAURICE BARRÈS : LE DIALOGUE DE LA CHAPELLE ET DE LA PRAIRIE

« Le miracle sacré du dépaysement est désormais dans nos ...

INOUBLIABLES- 5 – Barbara et Marie Paule Belle

Certains pourront trouver étrange que soient citées ici deux merveilleuses ...

INOUBLIABLES – 3 – LA POESIE ET LA MORT

Notre époque s’enorgueillit de prolonger nos vies de pécheurs. Vivre ...

INOUBLIABLES – 2 – LA DOULEUR DE MARGUERITE DURAS

      Lire Marguerite Duras est toujours un bonheur éprouvant. Cela fait ...

MORCEAUX CHOISIS : DIRE L’INDICIBLE ET LE REPRÉSENTER

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

Pays

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (II)

« Il s’était retiré dans ses paysages, là où l’absurde ...

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (I)

« Je n’ai presque jamais cessé, depuis des années, de revenir à ...

PAYS D’ORNE ET PAYS FRONTALIERS, REMPARTS CONTRE LES TEMPS PRESENTS

Lassay les Chateaux (Mayenne) Dans deux notes consacrées aux paysages et ...

PAYSAGES ET PAYSANS – II

Photographie : Emmanuel Fournigault Dans la première partie, et, plus exactement, ...

PAYSAGES ET PAYSANS – I

Photographie : Emmanuel Fournigault Savons-nous encore contempler un paysage ? Non pas ...

Limaginairedecharlotte |
8eartmagazine |
marseille 2013 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Lesyndromeabascule
| Association culturelle Truc...
| Encredesusu