PASCAL QUIGNARD : LA CONFESSION DE SAINT HIPPOLYTE (et autres extraits)

Posté le 21 janvier 2017 par apreslhistoire dans Art et littérature, Morceaux choisis

 « La question de tous les temps est toujours : 
Qu’est-ce qui est sur le point de revenir ?
Si j’use du mot toujours, c’est que je me propose
de traiter de ce qui est à partir du déchirement du temps. »

Pascal Quignard (1)

 

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Préambule : la quête des origines et de l’identité

La lecture de Pascal Quignard, romancier, essayiste, chroniqueur, est toujours une aventure singulière, l’entrée dans un monde, un monde d’histoires, de fragments de vies, des vies minuscules ou immenses, des histoires d’un autre temps, du temps d’avant mais dont on peut ressentir la discrète présence, le lien ténu qu’elles ont toujours avec nous, avec notre histoire et nos origines…

Il y a en effet chez Pascal Quignard une forme de quête, de quête des origines pour ne pas oublier, pour ne pas s’égarer, pour dévoiler une réalité obscurcie par le voile opaque des apparences. Il y a comme un retour à « la source cachée » (Édith Stein), cette source à laquelle on vient s’abreuver tant pour se reposer que pour se rassurer. Cette source féconde qui, malgré tous les obstacles, toutes les entraves et tous les poisons, continue d’irriguer la triste vie des vivants que nous sommes, perdus dans nos illusions, égarés dans une époque où rien ne fait époque… 

À partir de faits historiques, d’histoires connues ou inconnues, et souvent oubliées, il reconstitue, non l’Histoire, mais le fil ténu et fragile des événements : il recoud en quelque sorte l’ouvrage patiemment tissé par le temps mais que le temps lui-même a fini par dégrader et que les hommes oublieux et affairés ont abandonné ; indifférents à la continuité historique, aux « ombres errantes ». 

Dans plusieurs de ses romans célèbres, Le salon du Wurtemberg, Les escaliers de Chambord, Tous les matins du monde, l’histoire est présente : celle du XVIIe siècle dans les Matins autour des figures de deux violistes, celle d’un souvenir triste dans le Salon, une remémoration dans les Escaliers et, à chaque fois, une quête des origines et de l’identité, des ombres plus ou moins pesantes, celles de disparus, de figures familiales mais aussi de lieux.

Orgue de la basiliqueOrgue de la basilique d’Alençon (Orne)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

Dans ses chroniques intitulées Dernier royaume et constituées à ce jour de neuf tomes (que nous sommes loin d’avoir tous lus), l’histoire est plus fragmentaire, moins continue. Ces chroniques font revivre des « petits moments » qui, pour autant, ont pu être décisifs dans l’histoire. Les rites, la liturgie (y compris profane) occupent une place majeure en tant qu’ils donnent à voir une société, un basculement, un avènement. Ces plongées dans « le jadis », pour reprendre le titre du deuxième volume du Royaume, n’ont pas pour seul objet de faire revivre événements ou traditions passés mais de nous interroger patiemment sur ce que nous sommes, d’où nous venons (ou pas) et de requérir du lecteur attentif un temps d’arrêt, une pause, un pas de côté. La lecture de nombre de ces chroniques a souvent quelque chose de perturbant ; elles peuvent habiter et hanter longtemps le lecteur, comme nous l’avons déjà souligné dans une autre note. (2)  

Dans nombre de ces chroniques, il y a comme la révélation de secrets et donc d’éléments précieux qui renvoient sans doute au rapport de l’écrivain à l’écriture et à la lecture. 

« Les livres écrits, c’est le secrétariat du secret. Les deux grandes inventions : la grotte dans la montagne, le livre dans le langage. [...]

L’humanité doit plus à la lecture qu’aux armes. [...] Quant tout le monde aura cessé de lire, la littérature redeviendra privée. Cette expérience recréera des ermitages tant il est vrai qu’aucune autre expérience humaine ne rivalise avec elle.

Expérience la plus désocialisante qui fût.
La plus anachorétique.
Au point que son histoire n’a jamais transité de pays en pays. Passa de monastère en monastère.
Passa de moine à moine.
Passa de monos à solus.
De seul à seul. » 

Sa réflexion, qui ne prend jamais (pour ce que nous avons lu) la forme du système et donc de l’essai démonstratif (avec ce qu’il peut avoir à la fois de stimulant mais aussi d’un peu trop appuyé), porte aussi sur ce que la civilisation, à commencer par la civilisation occidentale, est devenue. Réfléchissant à notre monde, il écrit, toujours dans Les Ombres… :

« Le monde dans lequel nous vivons constitue une exception dans le cours de l’Histoire. Une exception tragique l’a décomposé, et à cette exception s’est ajouté un regard en arrière qui lui aussi, à son tour, le décompose. Deux abîmes : 1. les camps de concentration allemands débouchant sur la bombe Little Boy, 2. le passé en personne surgissant pour la première fois dans l’Histoire. Durant le XXe siècle le passé humain, d’un bond, s’est accru de centaines de millénaires, de milliers de sociétés primitives jamais étudiées, d’un jadis immémorial et continu, d’une terre entière inexhumée.
Les vestiges humains, jusque-là invisibles au regard humain, se mirent à pulluler.
Cela pour le vestige humain. » (4)

Ce rappel et cette proposition soulignent l’extrême fragilité des civilisations et, pour l’Occident, le fait que le procès (au sens de processus) de civilisation peut à la fois s’interrompre (l’expérience concentrationnaire) et détruire d’autres civilisations (la domination, l’intrusion dans des contrées qui, pour certaines d’entre elles, en ont été détruites).

Bretagne 6

Une rosée du matin en Bretagne
Photographie : Emmanuel Fournigault

Pascal Quignard réfléchit aussi à la question du pouvoir, de la volonté et de son triomphe sur l’évolution lente du temps, sur la sédimentation qui protège davantage les hommes en les mettant à l’abri des affres du volontarisme, de l’hubris dont tout homme peut être tout à la fois acteur et victime. Dans Les désarçonnés (5) (ceux-là même dont la chute, un jour, les bouleverse et les fait autres), il réfléchit à plusieurs reprises à la Révolution française (comme à d’autres moments importants du triomphe du Politique, de la volonté au service du pouvoir) et il écrit ainsi :

« Le 11 août 1789 la Constituante abolit le privilège de la chasse aristocratique et royale. Quatre jours après l’abolition, le 15 août 1789, est votée l’ouverture de la chasse à « tout le peuple » en « manière de Saint-Barthélémy de la faune sauvage ». C’est ainsi que le renvoi effrayant à la Saint-Barthélémy a été inscrit dans la loi révolutionnaire constituante de l’État moderne. » (5) Et plus loin :

« Avec la Terreur française, la Révolution s’échangea au sacrifice. La passion politique s’avoue comme la cérémonie du pouvoir de tuer à l’état nu, exhibitionniste, spectaculaire. Cette cérémonie propre à l’État met cent cinquante ans à gagner toutes les nations de l’Europe, puis la Sibérie, puis l’Asie. » (6)

On ne peut que penser en lisant ces lignes à celles que Roberto Calasso consacre au pouvoir, issu de la Révolution, dans La ruine de Kasch, roman (et fable), dans lequel l’Histoire, l’Histoire-se-faisant en particulier, dessine les lignes de ce que la modernité deviendra et que, rétrospectivement, l’écrivain (sachant ce qui s’est passé) souligne ; suggérant ainsi ce qu’il était peut-être difficile de voir en temps réel mais qui est advenu parce que ce qui est advenu vient de très loin, du tréfonds des Idées qui ont imprimé durablement l’esprit des hommes et pour tout dire ce qu’il leur reste d’âme… Citons quelques extraits de ce beau livre, mélange d’érudition et de poésie :

« Sans liturgie, on se mouvait déjà dans un vaste abattoir.» (7) écrit l’auteur au début du livre lorsqu’il s’interroge sur le rôle de Talleyrand (personnage clé du roman) dans la Révolution. Réfléchissant plus loin sur la volonté, méditation profonde sur laquelle nous devrions nous-mêmes nous pencher, Roberto Calasso, constatant la légèreté triomphante des hommes, dont celle de Talleyrand, écrit ceci :

« Rien n’est plus incorporel et vide que la volonté. On n’arrive même plus à trouver un lien immédiatement visible entre cette vacuité, silencieuse, pure énergie comprimée, et les transformations immodérées qu’elle provoque, souvent sans répit jusqu’à la dévastation. » Et plus loin :

« La « torrentialité » n’était pas un accident prodigieux qui venait troubler l’histoire pour ensuite être résorbée ; elle était au contraire la manifestation même du nouveau caractère dominant – la fièvre expérimentale – qui s’était greffée sur l’histoire en la transformant à jamais. » (8)

L’entreprise de chacun de ces deux écrivains est fort différente, leur écriture également mais, dans les deux cas, il y a de façon très explicite pour l’un (Calasso) et de façon plus suggestive peut-être pour l’autre (Quignard) une interrogation centrale sur ce que devient l’homme, sur le moment où il paraît aussi « larguer les amarres », se détacher de ce qu’il était, d’où il venait pour muter au risque de se perdre, de devenir un Nouvel homme… L’hubris, encore et toujours.

Pascal Quignard, quant à lui, paraît s’interroger au fil de ses livres – au moins de ceux que nous avons lus –  (quelle qu’en soit la forme) sur ce que l’identité veut dire. Il est loin, très loin des débats, souvent artificiels, sur l’identité heureuse versus malheureuse… Nous dirions plutôt qu’il est dans le registre de l’identité à la fois inquiète et belle. Le terme identité n’est peut-être pas approprié, celui d’origine, des origines paraît plus proche de sa réflexion et ce pour différentes raisons.

Dans les quelques extraits que nous avons cités et plus généralement dans les livres que nous avons avons lus à ce jour, c’est moins l’identité hic et nunc qui paraît intéresser l’auteur que ce qui la précède, ce qui la constitue pour partie : la trace, le vestige, le symbole, le rite, enfouis parfois mais jamais totalement effacés et qui ne demandent qu’à être rappelés pour mieux pouvoir parler aux contemporains que nous sommes. C’est en cela, nous semble-t-il, que les qualificatifs « heureuse » ou « malheureuse » ne nous paraissent pas convenir. Fragile, sans doute, serait plus proche de ce qu’écrit Pascal Quignard (ou, plus modestement, de ce que nous en avons compris) ; fragile et donc inquiète mais, dans le même temps très belle, car faite d’histoires, de légendes, de réalités historiques parfois reconstituées mais qui, justement, parce que reconstituées, donnent naissance à ce qu’on appellera plus tard le roman national.

La réflexion – même simplement esquissée parfois – de Pascal Quignard s’inscrit avant même l’idée de Nation ; il ne part pas de l’état des choses, il remonte à la « source cachée » (cf. supra), il dévoile ce qui a été voilé ou, tout simplement oublié : un rite, un basculement fondateur. Ses recueils regorgent de ces moments, petits ou grands, fidèles à l’histoire ou mêlés à la fiction. C’est en cela aussi que son oeuvre est importante et sans doute quelque peu décalée aux yeux de beaucoup. Alors même que nos débats médiatiques et parfois intellectuels (pour ce qu’il en reste tout au moins) « assènent » des vérités, sont truffés de « mots-valises » sur l’identité, laquelle n’est jamais aussi invoquée depuis que nous paraissons l’avoir perdue, Pascal Quignard se replonge dans ce qui, pour partie, fait l’identité, la précède en tant que l’identité est sédimentation, qu’elle a, par nature, vocation à évoluer tout en restant fidèle à son histoire, à notre histoire.

Paysage de Sologne
Paysage de Sologne
Photographie : Emmanuel Fournigault 

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Digression sur la crise de l’identité 

La question de l’identité, telle qu’elle est posée dans le débat public (celui-là même qui façonne l’opinion dominante mais non nécessairement commune) est plus une nostalgie (respectable et sans doute nécessaire), la vision rêvée (et parfois transformée) d’un passé, d’un socle de valeurs, l’invocation de figures illustres qu’une introspection, qu’un retour aux origines réelles. Surtout, l’identité invoquée, culturelle, religieuse, apparaît souvent en surplomb, détachée des conditions réelles, politiques, économiques… Or l’identité n’est pas, de notre point de vue, un élément parmi d’autres du contexte ambiant, elle est façonnée par des mouvements qui la dépassent et que certains de ceux qui l’évoquent, tel un mantra, accompagnent et aggravent.

Il est à cet égard assez tragi-comique d’entendre les zélotes de « l’identité à préserver ou à reconstituer » plaider, dans le même temps et parfois dans le même discours, pour « l’adaptation (sic) à la mondialisation », l’intensification du libre-échange forcément régulé (en fait très peu ou plutôt très inégalement) et même l’ouverture des frontières aux marchandises, aux capitaux et aux personnes. Or il y a un hiatus évident, une aporie aussi inéluctable que violente dans ces discours politiques, économiques ou « intellectuels ». L’abaissement des frontières, réelles ou symboliques, l’ouverture au monde et aux autres, le déplacement massif des populations, qu’il soit volontaire (les touristes par exemple) ou subi (les réfugiés, économiques ou politiques, les migrants qui quittent leur pays pour un monde qu’ils perçoivent comme meilleur ou qu’on leur vend comme tel) sont potentiellement, à l’évidence, des facteurs de remise en cause ou « d’exposition » de l’identité ; même si celle-ci s’est, pour partie, et en Europe occidentale en particulier, souvent construite par un brassage de populations et des influences culturelles croisées.

Mais l’identité n’est pas que le produit de flux de personnes ou de biens, de brassages subis ou volontaires ; ceux-ci ne sont que tendances, plus ou moins fortes, selon les périodes. La question qui doit être immédiatement posée, nous semble-t-il, est double : quelle est la limite tolérable de ces flux et comment s’assurer qu’ils produisent bien une identité revisitée, en mouvement et non sa dissolution ou sa fragilisation ? En d’autres termes (ceux qu’aurait peut-être pu employer Claude Lévi-Strauss dont la pensée est bien plus complexe que certains ne le disent)  : existe-t-il un niveau maximum d’assimilation de personnes allogènes mais aussi d’ouverture aux échanges de biens et quelles sont les conditions d’acculturation pour que ces apports, tant humains que marchands (même s’il convient, dans une certaine mesure, de distinguer les effets des deux) n’emportent pas l’identité des pays d’accueil ou d’importation mais débouchent sur un nouvel équilibre tant culturel qu’économique ?

Questions à l’évidence complexes que nous n’aurons pas la prétention de traiter hic et nunc, questions à notre sens essentielles et trop longtemps tues. La chape de plomb idéologique qui a longtemps pesé et pèse encore sur l’expression publique, tant politique qu’économique et bien sûr culturelle (l’ensemble étant pour nous indissociable), a conduit à repousser ces questions majeures et donc à les abandonner aux démagogues, aux extrémistes (de tout bord). Des idées comme la Nation, l’identité, les racines culturelles et spirituelles mais aussi le protectionnisme (intelligent et pratiqué par des États aussi « libéraux » que les États-Unis) ont été mises au rebut par ceux-là même qui pouvaient et devaient les défendre : les Républicains historiques (de droite et de gauche), les gaullistes (9) (pour se limiter à l’hexagone) ou autres nationaux-patriotes. À leur place, sur leurs cendres et sur les décombres idéologiques de leur réflexion et de leur action souvent fécondes, a surgi une pensée molle, libérale-mondialiste, européiste (et non européenne) mais aussi multiculturaliste ou, comme on le disait souvent dans les années 1980-1990,  « égalitaro-différencialiste » (égalité stricte des droits mais droit à la différence culturelle en particulier…).

Les alertes, les impasses prévisibles, les signes même évidents de divisions et de dissolution de l’identité (aux sens multiples rappelés supra) n’ont été ni vus, ni entendus, ni pris au sérieux. On sait malheureusement depuis plusieurs années désormais ce qu’il en est résulté : une montée du communautarisme – qui ne développe pas seulement une culture interne propre mais entend remettre en cause l’organisation juridique et sociale -, une dissolution corrélative du Peuple au profit de multiples  « populations », une désindustrialisation massive de l’économie nationale, une marchandisation de tout (y compris des corps…), une concurrence effrénée non seulement entre puissances économiques (ce qui n’est guère nouveau même si elle a pris des formes parfois violentes dans ses effets) mais aussi entre populations, y compris d’un même espace (voir la question de la concurrence liée aux travailleurs détachés)… La liste est longue des abandons, des mirages mais aussi des lâchetés (des élites ou réputées telles comme d’une grande partie des citoyens).

Si le modèle parfait n’existe pas, si la ligne de crête est forcément difficile à tracer comme à tenir, il n’en demeure pas moins, selon nous, que l’embarquement des Peuples et des Nations sur ce navire sans vrai gouvernail (derrière les apparences trompeuses des régulations supra-nationales) a fini par échouer ces Peuples et ces Nations sur un rivage aussi incertain que dangereux.

Dès lors, l’invocation de l’identité a quelque chose d’aussi désolant qu’artificiel. C’est la logique à l’oeuvre dans tous les domaines (nous insistons à nouveau sur ce pluriel) qui doit être très nettement revue. Non, comme le défendent les extrémistes ou radicaux, pour revenir au statu quo ante (vision aussi irréelle que dangereuse), mais pour corriger ce qui doit l’être et ce qui peut l’être (en économie, bien sûr, mais aussi dans ce qu’on appellera rapidement le domaine « socio-culturel »…).

Cela ne peut être que l’oeuvre de décennies qui devraient succéder aux décennies de démissions et de lâchetés. Derrière les mots invoqués, à commencer par celui d’identité, nos édiles (qui sont aussi, ne l’oublions jamais, ceux que l’on choisit) auront-ils ce courage armé d’une volonté sans failles ? On aimerait y croire tant l’échec est patent et la situation délétère… Mais on en doute beaucoup. 

C’est pourquoi la question de l’identité et des origines nous paraît essentielle et qu’elle mérite mieux que des discours de circonstance qui font fi non seulement de l’imbrication des causes mais aussi des moyens importants qu’il faut y consacrer pour tenter ne serait-ce que d’inverser la tendance… Invoquer l’idée alors même que le contenu tend à disparaître, se payer de mots alors que les maux ont été ignorés et parfois assumés… 

Le ruisseauRuisseau, en Bretagne
Photographie : Emmanuel Fournigault 

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Mais revenons après ce détour à Pascal Quignard et à l’extrait de l’un de ses derniers livres publiés à ce jour. 

Dans Les Larmes (10), Pascal Quignard remonte aux origines de la France (ou d’une partie d’entre elle tout au moins) à partir de l’histoire, d’une histoire des petits-fils de Charlemagne, Hartnid et Nithard. Deux frères jumeaux au destin différent, sinon opposé. Leur voyage, leur destinée respective, est l’occasion pour l’écrivain de mettre la lumière sur certains moments-clés de l’histoire de France et, plus exactement, sur la France en devenir, celle du IXe siècle en particulier qui fut marquée par la Renaissance carolingienne, moment culturellement et « intellectuellement » majeur de notre beau Moyen-Âge.

Dans ce roman-chronique où, à nouveau, la reconstitution historique (souvent précise et même savante) se mêle à la fiction, Pascal Quignard plonge au coeur de la naissance de la France et de ce qu’on pourrait appeler la francité ou bien encore la naissance du pays à la France. C’est ainsi que, dans un chapitre superbe, où il aborde les suites de la célèbre bataille de Fontenoy (841) qui opposa plusieurs des petits-fils de Charlemagne, Pascal Quignard revient sur les serments de Strasbourg du 14 février 842 (moment consigné par Nithard, abbé de Riquier) dans lesquels les frères Charles le Chauve et Louis le Germanique se vouent assistance contre leur frère, Lothaire, qui voulait dominer leurs États. Si le Traité de Verdun signé en août 843 prime, historiquement et politiquement, les Serments des deux frères, ceux-ci sont traditionnellement considérés comme l’acte de naissance, sinon du français, du moins de ce qu’il allait devenir. Les représentants des deux territoires, soucieux de se faire comprendre par les soldats de chacun, utilisèrent la langue de l’autre en l’adaptant et c’est ainsi que Louis (le Germanique) prononça son serment en langue romane et que Charles fit de même en empruntant et adaptant la langue dite « francique rhénan ».

Citons un extrait du livre :

« Début février 842, les deux armées victorieuses lors de la bataille de Fontenoy se retrouvent à Strasbourg dans un froid glacial, où elles s’établissent, l’une sur la rive de l’Ill, l’autre sur la rive du Rhin.

À mi-chemin, dans la plaine glacée, le vendredi 14 février, à la fin de la matinée, les deux rois et les chefs – les ducs des tribus – portent solennellement un serment de paix entre eux et concluent devant Dieu un pacte d’entraide – maléficiante, sacrée – contre Lothaire.

C’est alors que, le vendredi 14 février 842, à la fin de la matinée, dans le froid, une étrange brume se lève sur leurs lèvres.

On appelle cela le français.

Nithard, le premier, écrivit le français. [...].

Rares les sociétés qui connaissent l’instant de bascule symbolique : la date de naissance de leur langue, les circonstances, le lieu, le temps qu’il faisait.

Le hasard d’une origine.

Il y a quelque chose de miraculeux de pouvoir observer le chiffrage. De pouvoir contempler le moment fou du transfert littéral. On  assiste au débarquement – qu’engendre le nouveau règne symbolique qu’il intronise d’un coup. Il n’y a pas de demi-langue : un souffle humain dans l’air froid change de langue. On touche au vide : à la contingence pure. [...]. » (11) 

Quelques pages plus loin, Pascal Quignard rappelle que quarante années plus tard (en février 881) est rédigée ce qui est considéré comme la première trace écrite de la langue française, la Séquence de Sainte Eulalie (hymne chanté en l’honneur de la sainte par les hommes d’église lors du dépôt de ses os dans la crypte de la chapelle de l’abbaye de Saint-Armand). (12) 

Ce bref extrait nous paraît être aussi symbolique de cette quête passionnante des origines que de l’art de Pascal Quignard : donner à vivre un événement majeur, mais sans doute quelque peu oublié, lui donner chair, le faire accéder (sans nécessairement trahir la réalité historique) au « statut » de conte ; le conte, ce mélange de réalité et d’imaginaire qui peut aussi, dans certains cas, se rapprocher du rite, du rite initiatique, comme l’a si bien analysé Cristina Campo. (13)

Mais c’est un autre et bel extrait, selon nous, qui clôturera cette note (ou presque). Il se situe bien avant les extraits proposés ci-dessus dans l’un des chapitres (plutôt rares) consacrés à Hartnid, le frère de Nithard, le nomade, le voyageur qui cherche et se cherche, a opté pour une forme d’errance quand son frère, abbé et scribe, consigne et conseille. Pascal Quignard rapproche Hartnid de saint Hippolyte (ce saint du IIIe siècle longtemps opposé au pape, exégète et commentateur de Daniel, du Cantique des Cantiques, mort en martyr, avant d’être réhabilité et dans lequel beaucoup voient le « fondateur » de la tradition apostolique qui considère que les apôtres sont à l’origine des textes majeurs du Nouveau Testament, ceci rappelé en termes évidemment très schématiques.).

9782246861799-001-X

 

EXTRAITS

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« Saint Hippolyte a dit autrefois : « Chacun n’a que sa part du monde. La foule est pour la cour comme les poissons sont faits pour l’eau. 
Comme les oiseaux préfèrent s’élever dans l’inconsistance infinie du ciel. Comme les félins qui bondissent lèchent leur fourrure, à l’écart, seul, dans leur silence, jetant un oeil inquiet vers ceux qui les approchent, moi, j’ai un coeur sauvage. Je suis comme l’hortensia qui préfère son coin d’ombre. Je suis comme la buse qui crie à peine l’adresse de son nid. 

J’abandonne la parole à ceux qui mentent et aux vieilles mortes qui s’inventent des destins qu’elles n’ont pas eus afin de vous attirer dans leurs bras. En aucun lieu n’existe un homme qui a moins à chercher à tromper qui que ce fût au monde, à feindre quoi que ce soit parce que, tout simplement, il en a refusé le contact.

Je ne t’aime pas mon père : je n’aime pas les hommes. Pas plus je ne convoitais ton épouse, mon père : je fuyais les femmes. J’ignore les postures de l’amour sinon par les peintures sur les murs des portiques. Je ne désirais pas te dessaisir de ton palais pour me l’approprier avant terme. Toutes tes suppositions sont absurdes et espèrent en vain m’avilir. Il y a trop de gardes, de servantes, de visages, de plaintes et de gênes pour que je règne jamais dans ta demeure.

Je n’aime pas le regard qui se porte sur moi ni les yeux qui s’attardent, m’observent, me jugent. Je n’aime pas les cités, le pouvoir qui humilie, les servitudes qui dégradent et les ordres qui emplissent de rancune et de colère. J’aime la solitude, les chevaux sans frein, sans bride, sans rênes, sans selle, sans fers. J’aime leur corps magnifique. J’aime l’eau qui passe et où on plonge et d’où l’on sort nu et neuf comme au premier jour où l’on se prend à découvrir qu’on est toujours en train de naître. » (14)   

******

Dans ce texte superbe et poétique, il y a à la fois une méditation sur le pouvoir, la vanité des choses terrestres (qui n’est pas sans rappeler Qôhélét, ce prédicateur désenchanté), le retour aux origines ou, plus exactement à l’Origine, comme le souligne l’auteur. (15)  

Parlant de son entreprise, Dernier Royaume, Pascal Quignard écrit ceci, dans un de ses livres récents :

« Ces nombreux tomes, ces quatorze petits pavés de pages [neuf ont été publiés à ce jour] qui se superposent et qui s’encastrent, sont les vestiges des cabinets de curiosités que les Renaissants fabriquaient à l’aide des résidus du monde antique qu’ils cherchaient à exhumer du bout de leur pelle et à faire renaître en traduisant. » (16) 

Faire renaître en traduisant, colliger ces faits variés, parfois disparates et souvent oubliés, donner à vivre les temps de basculement, les infimes signes qui annoncent les grands moments, préserver, en les consignant par écrit, ces dates, ces moments de vie, ces fragments d’histoire, pour permettre à chacun de remonter aux origines, de s’imprégner des rites, de suivre la trace laissée il y a bien longtemps par des héros connus ou anonymes, telle est, pour nous tout au moins, l’immense legs de Pascal Quignard. Legs, en construction, bien éloigné des débats sans substance parce que, justement, l’auteur n’est pas (ne saurait sans doute être) dans l’artifice et l’instrumentalisation des mots et des idées.

Il remonte à la « source cachée » ou à tout le moins oubliée. Il sait ou il perçoit et tente de faire percevoir à ses lecteurs ce qu’origines et identité peuvent vouloir dire… quand les post-modernes et les bavards, les propagateurs de la « fausse parole » les théorisent et les vident de leur substance à force de concepts et de reniements… 

Ultime extrait (pour cette note tout au moins) :

 « Si le lecteur est muet, il l’est de ce cri étouffé, qui rameute l’angoisse, qui ravive la douleur de Dieu. » (17)

********

Emmanuel Fournigault
Le 21 janvier 2017 

Cloître de Moissac (Tarn)

 Cloître de Moissac (Tarn-et-Garonne)
Photographie : Stéphane David (18)

____________________________________________________________________
(1) Les Ombres errantes, Dernier royaume I, Gallimard, coll. Folio (2012, pour l’édition référencée), p. 95.
(2) Pitié pour les cimetières ! que l’on peut lire ici.
(3) Les Ombres errantes, op. cité, pp. 146-7.
(4) Op. cité, pp. 91-2.
(5) Tome II de Dernier Royaume, Gallimard, coll. Folio, (2014, pour l’édition référencée), p. 236.
(6) Op. cité, p. 281.
(7) Gallimard, coll. Folio, (2002 pour l’édition référencée), p.23.
(8) Op. cité, pp. 50-1.
(9) Si nous distinguons les républicains des gaullistes, c’est parce que, historiquement, les premiers gaullistes de la Résistance étaient loin d’être tous des républicains « brevetés »… Ils avaient lu Péguy, sans doute, et savaient bien qu’aimer son pays n’était pas incompatible avec la critique de son régime politique. Certains ont même payé de leur vie cet amour de leur « patrie charnelle »…
(10) Grasset (2016).
(11) Op. cité, pp. 122-3.
(12) Op. cité, pp. 148-9.
(13) Voir en particulier Du conte, in Les impardonnables, Gallimard, coll. L’Arpenteur (1992, pour l’édition référencée), pp. 43-59.
(14) Op. cité, pp. 66-7.
(15) Op. cité, p. 65.
(16) Sur  l’idée d’une communauté de solitaires, Arléa (2015) p. 34. Très beau livre sur Port-Royal…
(17) Le lecteur, Gallimard, coll. Folio (2014 pour l’édition référencée), p. 31.
(18) Remerciements à Stéphane David pour les belles photographies qu’il m’a récemment envoyées et qui élargissent ainsi quelque peu mes horizons géographiques… 

 

 

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BEATRIX, BALZAC, CRITIQUE DE L’EGALITE MODERNE

La question de l’égalité est une question centrale de la ...

LE CIEL ET ICI-BAS

 A l’occasion d’un récent séjour dans mon village normand en ...

PENSER DIEU ET PENSER LE MAL APRES AUSCHWITZ

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

IN MEMORIAM, 21 JANVIER 1793 : SUR LA FRAGILITÉ DES RÉGIMES POLITIQUES *

« C’est un pauvre coeur que celui auquel il est ...

LES CONSOLATIONS DE LA MÉDITATION

Après les 7-9 janvier 2015, Après le 13 novembre 2015, Après le ...

MAURIAC, LA FOI ET REMBRANDT

Lisant ou relisant au cours du mois décembre 2014, plusieurs ...

GEORGES ROUAULT, UN PEINTRE AU COEUR DU MYSTERE CHRETIEN

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était ...

LA POESIE COMME SURVIE ET FAÇON D’HABITER LE MONDE

« INCANDESCENCE » DE VIOLETTE MAURICE (1919-2008) (1) La poésie, plus encore ...

REGARD SUR UNE EGLISE, SAINT-PAUL SAINT-LOUIS – PARIS IVè

L’ECLAT DE LA CONTRE-REFORME Ad majorem Dei gloriam (1) (Pour une plus ...

REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE – 1

Puisque l’objectif principal de ce modeste blog est d’essayer de ...

POST SCRIPTUM AU BILLET SUR LA TRAHISON DU VERBE ET DU BEAU

    Photographie : Emmanuel Fournigault   A la faveur d’une lecture récente et ...

DU LANGAGE, DE L’ART ET DE LEUR DENATURATION OU COMMENT TRAHIR LE VERBE ET LE BEAU

Le langage et l’usage des mots sont, à la fois, ...

Eglises et religion

POUR NOS ÉGLISES, CES LIEUX SACRÉS…

A la mémoire du Père Jacques Hamel, exécuté pendant l’office, le ...

EN NOS PAYS PERDUS : LE PRIEURÉ DE SAINT-GABRIEL-BRÉCY (CALVADOS)

« La Croix demeure tandis que le monde tourne. » (devise ...

PITIÉ POUR LES CIMETIÈRES !

Photographie : Emmanuel Fournigault   « Mais avec tant d’oubli comment faire ...

L’AVENT, TEMPS DE L’ATTENTE

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Avec l’Avent, la communauté des chrétiens (et ...

LA TOUSSAINT ET DEFUNTS

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Les premier et deux novembre sont successivement ...

ASSOMPTION, MARIE ET CHARLES PÉGUY

« Écoute ma fille, regarde et tends l’oreille ;  ...

LA SAINTE TRINITE

Masaccio – La Trinité (1425-1428) La Trinité (Le Père, Le Fils ...

INOUBLIALBES – 4 – BOSSUET ET LA VANITE DES HOMMES

LE SERMON SUR L’AMBITION   Notre époque (au sens du projet moderne ...

LE TRIO

  « Pour toute chose [...], il y a un temps et ...

BERNANOS ET LA PASSION DU CHRIST

Photographie : Emmanuel Fournigault En cette période de Carême, il m’est ...

LA TOMBE DE L’ENFANT INCONNU

Photographie : Emmanuel Fournigault   C’est un petit village du pays d’Auge, ...

Morceaux choisis

MAURICE BARRÈS : LE DIALOGUE DE LA CHAPELLE ET DE LA PRAIRIE

« Le miracle sacré du dépaysement est désormais dans nos ...

INOUBLIABLES- 5 – Barbara et Marie Paule Belle

Certains pourront trouver étrange que soient citées ici deux merveilleuses ...

INOUBLIABLES – 3 – LA POESIE ET LA MORT

Notre époque s’enorgueillit de prolonger nos vies de pécheurs. Vivre ...

INOUBLIABLES – 2 – LA DOULEUR DE MARGUERITE DURAS

      Lire Marguerite Duras est toujours un bonheur éprouvant. Cela fait ...

MORCEAUX CHOISIS : DIRE L’INDICIBLE ET LE REPRÉSENTER

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

Pays

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (II)

« Il s’était retiré dans ses paysages, là où l’absurde ...

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (I)

« Je n’ai presque jamais cessé, depuis des années, de revenir à ...

PAYS D’ORNE ET PAYS FRONTALIERS, REMPARTS CONTRE LES TEMPS PRESENTS

Lassay les Chateaux (Mayenne) Dans deux notes consacrées aux paysages et ...

PAYSAGES ET PAYSANS – II

Photographie : Emmanuel Fournigault Dans la première partie, et, plus exactement, ...

PAYSAGES ET PAYSANS – I

Photographie : Emmanuel Fournigault Savons-nous encore contempler un paysage ? Non pas ...

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