LE MUSÉE COMME SYMPTÔME

Posté le 29 mai 2016 par apreslhistoire dans Art et littérature

  « On ne saurait bien voir les choses du monde qu’en les regardant à rebours. »
Baltasar Gracián (1)

« On met le désordre dans notre pays par des importations de vérités exotiques,
quand il n’y a pour nous de vérités utiles que tirées de notre fonds. »
Maurice Barrès (2) 

« Le seul voyage qui vaille n’est pas d’aller vers d’autres paysages,
mais de considérer les anciens avec de nouveaux yeux. »
Jean Clair (3)

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

 La Sainte Chapelle (Paris)

L’existence du musée des « Arts premiers » (musée des arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques), quai Branly, dans le VIIe arrondissement de Paris, ne fait plus débat. Pourtant, lors de sa création en 2005-2006, nombre d’intellectuels et d’historiens de l’art s’étaient interrogés sur la légitimité mais plus encore sur le sens de cette initiative que l’on doit au président de la République de l’époque. Au-delà du choix personnel et des goûts connus du premier magistrat de France, l’idée même de ce musée est révélatrice d’une évolution et peut-être d’une mutation des esprits. (4) 

Peu de temps avant l’inauguration de ce musée en 2006, en présence de Claude Lévi-Strauss, le musée des Arts et traditions populaires était fermé (septembre 2005) et ses collections (au moins une partie d’entre elles) étaient transférées… à Marseille et « fondues » dans le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM). L’une des raisons invoquées pour justifier cette fermeture et ce transfert était que ce musée ne rencontrait plus les « faveurs du public ». Mélangées à d’autres collections, elles n’ont, semble-t-il, jamais trouvé leur place au MuCEM. (5) 

Ces deux rappels historiques, cette chronologie singulière sont, à notre sens, plus qu’un symbole. Ils nous paraissent être le symptôme d’une évolution profonde et peut-être même d’un malaise. Certains y voient l’aboutissement presque logique d’une forme de relativisme culturel, d’autres la manifestation de l’esprit d’ouverture, voire la reconnaissance par une puissance occidentale de la réalité et de la beauté d’autres civilisations à la fois oubliées et « dominées » par l’Occident conquérant.

Les plus critiques à l’égard de la création de ce nouveau musée parisien ont rapidement été classés dans la catégorie des « conservateurs » vivant mal la reconnaissance de civilisations pré-chrétiennes et hostiles, par principe, à une forme de multiculturalisme. Ceux – souvent les mêmes – qui ont été blessés par la fermeture du musée des Arts et des traditions populaires n’ont pas été compris. On ne mesure sans doute pas encore totalement la perte immense qui résulte de la fermeture de cet établissement, il est vrai abandonné de tous : de sa tutelle (la Direction des Musées de France) comme d’une partie du public. La perte, c’est celle des objets du quotidien des campagnes, de l’art local, des traditions illustres de nos régions. Qui se souviendra des mouchoirs de Cholet, du sens de leurs couleurs ? Certes, nos provinces recèlent encore des trésors du patrimoine rural, de l’artisanat, de cette civilisation dont l’esprit et les gestes nous sont de plus en plus éloignés. Mais ils ne font pas oublier la fermeture du musée parisien et, plus encore, l’état d’esprit qui a conduit à la fermeture, dans l’indifférence, de l’un et à l’ouverture, très médiatisée, de l’autre. 

C’est la lecture récente d’un des deux derniers livres de François Sureau, Sur les bords de tout (6) qui a fait resurgir ces souvenirs et m’a également conduit à relire les pages que Jean Clair consacre à cet épisode dans Malaise dans les musées. (7)

Je citerai donc quelques extraits de ces deux livres qui se rejoignent sur ce point alors qu’ils n’ont aucun rapport littéraire : Jean Clair mène depuis de nombreuses années une réflexion sur l’évolution des musées, du rapport à l’art, réflexion que nous avons déjà évoquée sur ce site (8). François Sureau poursuit une autre réflexion, dans ce dernier livre comme dans d’autres, sur la liberté et l’obéissance, les destins contrariés ou bouleversés, le conflit des valeurs, les choix parfois cruels que la vie impose. 

Néanmoins, ces deux extraits sur le Musée du quai Branly me paraissent se répondre : l’analyse d’un historien d’un côté, l’ironie d’un romancier de l’autre. Dans les deux cas, il y a une méditation plus profonde, une interrogation, non seulement sur l’art, mais aussi sur ce que l’on fait de notre histoire et de nos souvenirs.

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Cathédrale de Bayeux

EXTRAIT I : Jean CLAIR, MALAISE DANS LES MUSÉES

OU LE MIRAGE DU DIALOGUE DES CIVILISATIONS 

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« [...] On a pu dire ainsi que « le musée du quai Branly est le fils adultérin du musée de l’Homme et du musée des Arts africains et océaniens comme il en est aussi le parricide. » Le démantèlement de deux institutions prestigieuses, un parti pris architectural où le kitsch, trop souvent, le dispute au ridicule et au galimatias, l’absence d’une équipe scientifique permanente, etc., mais, d’abord, l’obligation, qui est le fait du prince, d’une approche esthétisante de l’oeuvre, alors même que les termes de « beau » et d’« art » n’existent pas dans la plupart des langues des cultures exposées, font craindre que la volonté de spectacularisation ne l’ait emporté sur la nécessité de la recherche. En privilégiant, sous l’influence du marché, une interprétation esthétisante universaliste, au lieu de l’interprétation locale et contextualisée des scientifiques, le musée du Quai Branly, malgré ses protestations, fait en réalité retour au vieux regard colonial qu’il prétend abolir. Il offre le charme des anciens cabinets de curiosités. Mais il a perdu sa studiosité. » (9) 

« Le Musée du Quai Branly s’est choisi une fière devise : « Là où dialoguent les cultures. » C’est prétendre beaucoup. Dialoguer suppose la maîtrise de sa propre langue – et tout autant celle de la langue de son interlocuteur. [...] Mais cela ne suffit pas. Dialoguer suppose de délimiter un territoire, un pré carré où exercer ses joutes, selon des savoirs communs. C’est, en l’occurrence, le savoir de l’historien d’art, redoublé du savoir spécifique de l’iconologue, de l’anthropologue ou de l’ethnologue. Un dialogue s’instaure sur un problème précis, que l’on souhaite approfondir, éclairer, sur lequel on souhaite aboutir à quelques conclusions communes. Là encore, cela suppose une culture à la fois d’ordre général et d’ordre spécifique, que la muséographie même du Musée du Quai Branly récuse dans sa présentation. 

Le « dialogue des civilisations » n’est au mieux qu’un alibi commode pour la civilisation « dominante » qui prétend l’engager. Au pis, c’est un miroir aux alouettes. [...] 

Les civilisations, les cultures, les communautés, sont des choses compactes, complexes, closes, difficilement pénétrables, que toutes les commodités de la communication moderne, aujourd’hui, comme de la conversation des salons jadis, ne suffisent pas à faire se mêler. [...]

Le dialogue que le Musée du Quai Branly prétend mener suppose que les oeuvres qu’il expose ne veulent rien « dire ». Oublié leur contenu, mises entre parenthèses leurs fonctions ou leur destination, ne demeurent que leurs formes. Cette mise entre parenthèses des destinations, propres à tous les musées d’art, est particulièrement choquante dans un musée qui rassemble des objets qui, hier encore, étaient, et étaient d’abord, des objets de culte. » (10)

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Jean Clair souligne le caractère très artificiel de ce musée, l’idée, voire l’idéologie, dont il est porteur mais aussi l’ambiguïté et peut-être le contresens qu’il exprime. L’idée, c’est ce fameux « dialogue des cultures », formule vague autant qu’incertaine, qui peut difficilement se déployer dans un lieu, le musée, qui arrache à son univers propre une ou plusieurs cultures des sociétés ou civilisations dites premières. Le dialogue sans les codes et sans le contexte apparaît pour le moins hasardeux. En fait, ce musée – quel qu’en soit l’intérêt pour quelques spécialistes ou voyageurs assidus – ne peut réellement parler qu’aux initiés. Il reste silencieux pour l’immense majorité des visiteurs, y compris ceux qui feignent de s’extasier… Non qu’ils soient moins intelligents ou cultivés mais, tout simplement, parce que cette culture, même et peut-être surtout en nos temps de mondialisation, est par trop éloignée de nous. Elle suscite la curiosité, sans doute légitime, mais il serait fort présomptueux d’affirmer qu’elle suscite ce « dialogue » improbable.

Plus encore, et avec un paradoxe fort intéressant, ce musée – et quelques autres comparables ici ou là – développe une nouvelle forme d’élitisme, involontaire à n’en pas douter. Les reproches qu’une partie de l’intelligentsia a longtemps (et parfois encore maintenant) adressés aux institutions culturelles « classiques » - symboles d’une culture « bourgeoise », très occidentale, fort marquée par la religion, réservée aux « héritiers », à ceux à qui on a transmis les « codes » - peuvent mutatis mutandis être retournés contre ce type de musée qui suppose une initiation que l’école ne saurait donner, que seuls quelques voyages, des ascendants ou proches ayant une bonne formation d’ethnologie en particulier permettent d’appréhender sérieusement. 

Telle une ruse de l’histoire, ce type de musée éloigne et sépare, nous semble-t-il, plus qu’il ne rapproche. Il a, rappelons-le, une forme de légitimité ou d’intérêt, au moins pour quelques uns, mais il échoue, selon nous, dans son objectif affiché. Pire encore, comme on ne le souligne pas assez, il « déracine » des objets que certains des pays dont ils proviennent ont, pour certains d’entre eux, réclamés, souvent sans succès. Il y a dans cette volonté très moderne et somme toute arrogante de disposer des choses, de les recycler dans une espèce de concept très occidental quelque chose de violent pour les pays privés de « leurs » biens (quel que soit le cheminement par lequel ils sont arrivés dans notre pays) mais aussi d’un peu comique. L’ouverture d’esprit, le dialogue invoqué ont pu passer pour une nouvelle manifestation de la « domination de l’Occident », pour reprendre des termes qui ne relèvent pas de notre registre… 

Avec une ironie certaine et un sens aigu de la formule, François Sureau donne dans son ouvrage une description très drôle mais aussi très profonde de ce lieu improbable. 

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Bayeux

EXTRAIT II : François SUREAU, SUR LES BORDS DE TOUT
OU L’IMPROBABLE MISE EN SCÈNE 

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« Il aimait le musée du quai Branly. Ce fatras le faisait rire. J’y suis retourné souvent. On se demande quels seraient nos sentiments à la visite d’un grand musée du Botswana où seraient exposés pêle-mêle dans de petites vitrines coûteuses des ciboires, des râteaux, des fragments de turbines, des manuscrits et un bulletin de vote.

La façade est un monstrueux rectangle d’herbes folles dressé à la verticale. Cherchant à faire argent de tout, même des plantes, celui qui l’a construit l’a breveté. L’eau coule du toit à la rue par un mécanisme ingénieux. Trois robinets nickelés sortent de cette petite forêt à hauteur d’homme. Ils s’appellent « Branly Ouest », « Branly Est » et « auvent ». On ne saurait mieux dire.

À l’intérieur, l’architecture est gastrique. On se promène dans un intestin de cuir clair, poussé vers les sphincters électroniques de l’entrée par une foule hostile. On découvre l’essentiel en descendant vers les toilettes, où la vue plonge sur des milliers de luths sahéliens empilés et poussiéreux. 

Passavant [héros du livre] mettait très haut une espèce de bonbonnière surmontée d’une croix, volée à Haïti. L’objet tient de la grenade, du sporran des Écossais et de l’emblème des chartreux. L’étiquette nous apprend qu’il s’agit d’un « paquet magico-religieux » qui diffuse de mauvais sorts à l’endroit où on le jette. » (11)

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Le romancier force le trait, manie l’ironie avec bonheur, exagère (peut-être pas…). Mais Chesterton – qui n’aimait pas moins l’ironie mordante – dit aussi qu’ « il est juste d’exagérer ce qui est juste »… Derrière cette courte et implacable description, il y a, comme souvent chez François Sureau, une méditation plus profonde, sur l’état des esprits, sur ce que sont les vrais voyageurs – qu’ils voyagent physiquement ou spirituellement ou même parfois des deux façons – et, en l’occurrence, sur une forme de kitsch typiquement moderne, reflet d’une époque que ce dernier opus en particulier nous invite à observer sans concession. 

Qu’est-ce que le kitsch ? Milan Kundera l’a superbement décrit : le kitsch n’est pas l’art de la pacotille, il n’est d’ailleurs pas limité à l’art ; il peut y avoir du kitsch en politique, dans les relations humaines et peut-être plus encore dans le langage. « Il y a l’attitude kitsch. Le comportement kitsch. Le besoin du kitsch de l’homme-kitsch (Kitschmensch) : c’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue. » (12) Le kitsch a souvent partie liée avec une forme de sentimentalisme, une émotion quelque peu artificielle. C’est à l’artifice d’ailleurs qu’on reconnaît souvent le kitsch. L’exposition d’oeuvres d’origines diverses, entremêlées autant que juxtaposées, support d’un « message » à peine dissimulé : « le monde est vaste, notre culture – occidentale – est une pièce microscopique d’un puzzle immense, nous pouvons par des oeuvres sorties de leur contexte (et qui souvent ne sont pas des oeuvres, cf. supra) appréhender la diversité du monde et ainsi introduire une forme de relativité, etc., etc ». Et l’homme occidental rendu mal à l’aise par des décennies de procès contre ce qu’il est, contre son histoire, forcément coupable, croit avoir franchi une étape en « s’ouvrant » à d’autres cultures qu’il a seulement récupérées, recyclées, réifiées et par là-même détruites, sans doute pour la deuxième fois…

Mais il aura ainsi une autre image (le miroir donc) de lui, celle qui lui paraît révéler son « être profond », alors que cette image n’est elle aussi qu’artifice, fabrication, manipulation autant que mélange du donné comme des productions humaines détachées de leur terre, de leur environnement… 

Commentant l’ouverture de ce musée, Jean Clair cite opportunément quelques extraits de la déclaration d’intention de l’architecte du lieu (architecte officiel de tous les pouvoirs comme on le sait…) : « Provoquer l’éclosion de l’émotion portée par l’objet premier [...] à la fois pour le protéger de la lumière et pour capter le rare rayon de soleil indispensable à l’installation des spiritualités [...] un lieu marqué par les symboles de la forêt et du fleuve [...] où dialoguent les esprits ancestraux des hommes. » Comme l’historien le souligne, « [Il s'agit d'] un parti pris architectural où le kitsch, trop souvent, le dispute au ridicule et au galimatias [...]. » (13) 

Notre société serait-elle dévorée par ce kitsch triomphant et conquérant ? Il est permis, nous semble-t-il, de se poser la question. Dans les milieux très urbanisés (à défaut d’être toujours très urbains…), les architectures hasardeuses – même lorsqu’elles se veulent belles -, les « lieux de vie » artificiels (plages, montagnes ou pistes de ski éphémères, etc.) se développent, au-delà, sans doute, de ce que le regretté Philippe Muray avait déjà décrit il y a plus d’une décennie.

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Cimetière du Père-Lachaise

Est-il étonnant que l’institution du musée ait, elle aussi, été frappée par ce syndrome ?

Allan Bloom (14) nous avait alertés sur les impasses autant que les méprises générées par « l’esprit d’ouverture », surtout lorsqu’il se développe très tôt chez l’homme ou la femme à peine adulte, n’ayant que très peu fréquenté les grandes oeuvres, de tous ordres, de sa propre culture, de sa propre civilisation. Il y voyait, outre le ferment d’un relativisme mortifère, ou à tout le moins inquiétant, le risque d’une mutation profonde et sans doute définitive des esprits. Il y voyait aussi le risque majeur du silence des oeuvres de notre Culture occidentale (pour le dire rapidement) pour les générations futures autant que l’impossibilité d’accéder réellement à une autre culture. Pour le dire en termes différents, ceux de la philosophe Simone Weil, il y voyait le risque, désormais avéré, du déracinement qui menaçait selon lui les esprits et donc les âmes.

Le silence des oeuvres, de quelque discipline qu’elles relèvent, est une expérience cruelle et glaçante pour l’observateur attentif qui assiste, désespéré, à la déambulation de touristes ou de visiteurs indifférents à ce qui les entoure, le regard vide, pressés de passer à autre chose. Attitude, symptôme également qui nous renvoient à ce que le tourisme lui-même est devenu… (15)

L’autre risque pointé par Allan Bloom, c’est celui, également observable au quotidien, de « références historiques et culturelles » bricolées, individualisées, dans lesquelles chacun « fait son marché » sans souci – ni même conscience peut-être – du collectif, c’est-à-dire de l’idée d’un Peuple. Comme nombre d’auteurs l’ont souligné, parfois dans la plus grande indifférence sinon le plus grand mépris, il n’y a pas de Peuple sans héritage commun – ce qui ne veut pas dire figé – et il n’y a pas de Peuple sans Nation et donc sans frontières (fussent-elles allégées et moins visibles).

Dire le contraire et en convaincre l’opinion, c’est prendre le risque plus grave encore de dissoudre ce qui doit unir, de déchirer le lien qui, par-delà les origines et les parcours individuels, par-delà les histoires personnelles, permet à une société de « se tenir » et à un Peuple de continuer à exister et donc de pouvoir se défendre. C’est peut-être pour l’avoir oublié, pour avoir pensé que ce « modèle » (au sens de construction par l’expérience) pouvait être dépassé au profit d’un autre « modèle », théorique et indéfini (mais que certains attendent toujours…), que nous sommes en proie (si l’on en croit nombre d’études) à une crise d’identité. Mais c’est un autre débat ou, plus exactement, c’est le prolongement plus politique (au sens noble du terme) du débat soulevé par la question des musées…

Emmanuel Fournigault
Le 29 mai 2016

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Baie du Mont-Saint-Michel

Regarder d’anciens paysages avec de nouveaux yeux… 

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 (1) Cité in, Philippe Muray, Désaccords parfaits, Gallimard, collection Tel (2000), p. 71 

(2) Maurice Barrès, Les Déracinés, Gallimard, collection Folio (1988), p. 97. Nous ne sommes pas sans connaître l’histoire de Maurice Barrès, ses choix politiques et certains de ses errements, mais nous savons aussi que Léon Blum, dans un article célèbre, lui rendit hommage : « Je sais bien que Monsieur Zola est un grand écrivain ; j’aime son œuvre qui est puissante et belle. Mais on peut le supprimer de son temps par un effort de pensée ; et son temps sera le même. Si Monsieur Barrès n’eût pas vécu, s’il n’eût pas écrit, son temps serait autre et nous serions autres. Je ne vois pas en France d’homme vivant qui ait exercé, par la littérature, une action égale ou comparable. » Et que, plus globalement, il est un écrivain majeur, amoureux passionné (trop passionné ?) de sa patrie. C’est toujours le même problème avec quelques auteurs réputés sulfureux : ils ne pourraient être lus, selon certains, en omettant les idées (parfois détestables, il est vrai) qui furent les leurs et, surtout, sans être passés sous le tamis de nos idées dominantes (et donc contingentes). Cette approche, nous semble-t-il, atrophie et trahit ; elle leste la littérature en lui assignant une forme de « moralisme » (ou de nouvelle moraline ?) dont, justement, elle doit s’affranchir.  

(3) Jean Clair, Les Derniers jours, Gallimard (2013), p. 19. 

(4) Le rapatriement dans ce nouveau musée d’une partie des collections du Musée de l’homme et du Musée des Arts africains et océaniens avait aussi suscité l’hostilité d’une partie des personnels et des chercheurs attachés à ces musées. Sur ces différentes questions, voir Jean ClairMalaise dans les musées, Flammarion, Café Voltaire (2007), pp. 96-104. Jean Clair, avec d’autres, souligne que le choix d’une approche plus esthétique qu’ethnologique, qui n’est pas sans poser quelques problèmes, a fait basculer ces oeuvres dans un « autre monde » qui n’est pas le leur… 

(5) Voir l’article à lire ici

(6) Gallimard, 2016. 

(7) Op. cité.

(8) Nous nous permettons de renvoyer aux deux notes mises en ligne sur ce site et consacrées à l’apprentissage de l’art, à lire ici et ici

(9) Op. cité pp. 100-101.

(10) Op. cité, pp. 108-110. 

(11) François Sureau, op. cité, pp. 34-35. François Sureau est un grand, un très grand écrivain, plutôt discret. Ses deux derniers livres, Sur les bords de tout (suite de La Chanson de Passavant et Sans bruit, sans trace) et Je ne pense plus voyager (récit des derniers jours de Charles de Foucauld et méditation profonde sur la recherche de Dieu, sur l’appel qui, un jour, conduit à rompre avec tout, pour le dire évidemment très rapidement) l’ont à nouveau montré. Dans l’une des librairies de quartier que je fréquente, ces deux livres importants, à peine publiés, étaient déjà classés dans les rayonnages… Je ne peux m’empêcher d’y voir un signe supplémentaire de ce que le commerce des livres tend à devenir : une vaste entreprise de déculturation dans laquelle l’honnête lecteur (sans être érudit, ni immense lettré) se prend à rêver d’une tornade qui balaierait d’un coup toutes ces productions littéraires sans grand intérêt qui nuisent à la vraie littérature. Même les enfants ou les jeunes lycéens doivent souvent commander l’ouvrage qu’on leur demande d’étudier parce qu’il n’y a plus assez de place pour les Classiques… Cette petite digression me donne l’occasion de citer un poème extrait de Sur les bords de tout qui, derrière son apparente simplicité, est d’une réelle profondeur (comme nombre de beaux et vrais poèmes) : 

Lire

«  Je prends le livre
Pour ce qu’il est
J’écoute ce qu’il me dit
Dans le silence du temps
Quand je lis
Le Seigneur te fait savoir
Qu’il te donnera une maison
J’imagine la maison
Des heures durant »

Juste après avoir mis le point final à cette note, j’ai lu avec plaisir le bel article qu’Élisabeth Bart vient de consacrer à ce livre et que je vous invite à lire ici. Cet article donne aussi le lien avec un autre article sur les deux précédents volumes de La Chanson de Passavant.

Sur l’autre livre de François Sureau, Je ne pense plus voyager, Juan Asensio a récemment publié, sur le même site (son site), Stalker (que j’ai déjà maintes fois recommandé par écrit ou oralement), une belle note à lire ici. Des livres qu’il m’a été donné de lire depuis le début de cette année 2016, c’est sans doute le plus beau et le plus marquant. Il fait déjà partie des livres que je vais offrir à celles et ceux dont j’espère qu’ils le liront, même si, spontanément, ils ne seraient peut-être pas allés vers « lui ». Le don de livres qu’on a aimés et qu’on souhaite partager est toujours un pari risqué qui peut conduire à la déception. En fait, il ne faut jamais reparler du livre qu’on a donné ; il faut attendre que celle ou celui à qui on l’a offert (en l’absence de toute occasion qui altérerait la simplicité du don) vous en reparle un jour. Et s’il ne vous en reparle pas, il faut respecter ce silence, conserver la joie du don et espérer, qu’un jour, il le lira… J’ai fait, il y a quelque temps, cette expérience avec Les lettres portugaises de Guilleragues, de même qu’avec Laissez-moi de Marcelle Sauvageot. Le pari a été gagné (l’expression est au demeurant impropre…). Mais mon pari fut récemment perdu avec La femme abandonnée de Balzac… 

(12) Milan Kundera, L’Art du roman, pp.160-161, Gallimard, collection Folio (2004). Le thème du kitsch est par ailleurs développé dans un livre antérieur de l’auteur, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, collection Folio (1991, pour notre édition), VIe partie, La grande marche, pp. 349-406. 

(13) Op. cité, p.101.

(14) Allan Bloom, L’âme désarmée, Julliard (1987). Voir en particulier La grande vertu de note époque, pp. 23-44. Cet essai du philosophe et essayiste américain (1930-1992), spécialiste et traducteur de Platon et Rousseau, élève du grand Léo Strauss, eut un certain succès à la fin des années 1980 avant de tomber progressivement dans l’oubli, au point que, selon nos informations tout au moins, il n’a pas été réédité. Pourtant, ses réflexions sur l’éducation en particulier, ce que doit être son contenu et ses craintes de l’effet d’une éducation atrophiée, amputée de ses fondements sont manifestement plus que d’actualité. Pourrions-nous conseiller à certains de nos édiles de le lire de toute urgence ? 

(15) Sur cette question du tourisme en temps « démocratiques et modernes », on pourra utilement se reporter à Marin de Viry, Tous touristes, Flammarion, collection Café Voltaire (2010) dont je cite l’ultime paragraphe : « Or l’ennui, la vie ordinaire et le sentiment du mystère sont les trois aimables moteurs de sa propre élévation. Le tourisme atomique sert à s’exclure de soi-même : on applaudit, on danse, on sourit, on festoie, on est content d’être là, on a des joies fugaces… Pourquoi pas, si l’on ne veut rien. » (p. 125). Voir aussi supra, note 8. 

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Photographie : Emmanuel Fournigault En cette période de Carême, il m’est ...

LA TOMBE DE L’ENFANT INCONNU

Photographie : Emmanuel Fournigault   C’est un petit village du pays d’Auge, ...

Morceaux choisis

MAURICE BARRÈS : LE DIALOGUE DE LA CHAPELLE ET DE LA PRAIRIE

« Le miracle sacré du dépaysement est désormais dans nos ...

INOUBLIABLES- 5 – Barbara et Marie Paule Belle

Certains pourront trouver étrange que soient citées ici deux merveilleuses ...

INOUBLIABLES – 3 – LA POESIE ET LA MORT

Notre époque s’enorgueillit de prolonger nos vies de pécheurs. Vivre ...

INOUBLIABLES – 2 – LA DOULEUR DE MARGUERITE DURAS

      Lire Marguerite Duras est toujours un bonheur éprouvant. Cela fait ...

MORCEAUX CHOISIS : DIRE L’INDICIBLE ET LE REPRÉSENTER

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

Pays

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (II)

« Il s’était retiré dans ses paysages, là où l’absurde ...

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (I)

« Je n’ai presque jamais cessé, depuis des années, de revenir à ...

PAYS D’ORNE ET PAYS FRONTALIERS, REMPARTS CONTRE LES TEMPS PRESENTS

Lassay les Chateaux (Mayenne) Dans deux notes consacrées aux paysages et ...

PAYSAGES ET PAYSANS – II

Photographie : Emmanuel Fournigault Dans la première partie, et, plus exactement, ...

PAYSAGES ET PAYSANS – I

Photographie : Emmanuel Fournigault Savons-nous encore contempler un paysage ? Non pas ...

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