ÉPIPHANIE : L’ÉVANGILE POUR TOUS

Posté le 3 janvier 2016 par apreslhistoire dans Art et littérature, Eglises et religion

 « En ce petit matin de l’An tout neuf, quand le givre sous les pieds est criant comme du cristal
Et que la terre en brillant, future, apparaît dans son vêtement baptismal,
Jésus, fruit de l’ancien Désir, maintenant que Décembre est fini
Se manifeste, qui commence, dans le rayonnement de l’Épiphanie. [...] »

Paul Claudel
(Chant de l’Épiphanie, extraits) 

 

Velázquez_-_Adoración_de_los_Reyes_(Museo_del_Prado,_1619)Velázquez, L’Adoration des Mages (1619)

La présentation de l’Épiphanie dans le Missel des Dimanches de l’année 2016 (1), auquel j’emprunte le titre de cette brève note, rappelle fort justement, au-delà de l’ironie bienveillante du titre (mais les vrais Chrétiens pardonnent vite, même si leur coeur peut être durablement meurtri), la portée universelle de cette fête populaire dont on tend peut-être trop facilement à oublier le sens profond et la promesse radieuse.

Saint Paul, dans sa lettre aux Éphésiens, dit ainsi :

«[...] Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » (2)

Le chant traduira plus tard, dans un couplet célèbre qui entraîne les fidèles et leur fait réellement et physiquement ressentir leur appartenance à une commune humanité qui nous manque tant : « Laudate Dominum, laudate Dominum, omnes gentes. Alleluia ! » (3)

Comme on le sait, le terme épiphanie – qui n’est pas d’origine chrétienne et trouve sa source dans la mythologie grecque – signifie « manifestation », « apparition ». Il est donc parfois utilisé dans la parole profane : l’épiphanie du sens, de la vérité… Mais sa signification chrétienne me paraît (ceci n’est qu’un sentiment personnel et non l’affirmation d’une pensée savante) être entourée d’un mystère plus puissant : l’épiphanie chrétienne affirme, telle une évidence, la naissance du Messie mais en tant qu’il fait partie de l’humanité. Il n’est pas extérieur, il prend place dans l’histoire des hommes… Et ainsi, pourrait-on dire, de façon évidemment cavalière, commence une autre histoire, qui mènera, après un parcours éprouvant, à la naissance d’une Nouvelle Alliance. A ceci s’ajoute une autre différence majeure, c’est que l’épiphanie chrétienne ne disparaît pas, elle perdure (4).

Mystère de la naissance, du sens révélé à certains mais pas à tous, et, dans le même temps, apparition dans la même humanité que celle de ceux qui vivent près ou loin de lui, qui le suivront, l’ignoreront, le contesteront et, pire encore, le trahiront… Et, pour quelques-uns, parfois les mêmes, le pleureront avant que l’humanité (au moins une partie de l’humanité de l’époque) le pleure puis le célèbre.

Comme souvent en matière religieuse et, plus encore, en matière de religion catholique (mais aussi orthodoxe notamment), la peinture a produit des chefs-d’oeuvre qui sont autant de dons miraculeux et qui donnent à voir les épisodes illustres relatés dans les Écritures mais qui éclairent aussi, au sens propre comme au sens figuré, une partie, une partie seulement, du mystère… La peinture, cet « ardent sanglot » - Baudelaire (5) – qui s’est nourrie du mystère mais l’a aussi « déployé » autant qu’exploré et dont il faut espérer qu’elle continuera, pour les générations futures, à éclairer le chemin de chacun entre les Ténèbres.

Lisons, à cet égard, ce que Pascal Quignard écrit dans son Georges de La Tour, livre admirable et bonheur de lecture, à plus d’un titre (6) : 

 EXTRAITS

******

« C’est une nuit intérieure : un logis humble et clos où il y a un corps humain qu’une petite source de lumière éclaire.
Telle est l’unité de l’épiphanie : 1. la nuit, 2. la lueur, 3. le silence, 4. le logis clos, 5. le corps humain.
Quelques grandes couleurs vigoureuses auprès desquelles Le Nain paraît froid, triste, vert, grisé.
Les oranges et les rouges de La Tour brûlent par-delà le temps comme des braises.
Ce qui n’est qu’un reportage sur une toile des Le Nain devient une scène éternelle.
Une masse brune, une flamme citron, un rouge franc, un vermillon plus sourd, une grandeur triste. » (7)

******

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Georges de La Tour, L’Adoration des Bergers * (vers 1645)
(* L’épisode précède celui de l’adoration des mages)

En quelques mots justes et précis, qui révèlent une profonde connaissance du peintre et une fréquentation sans doute assidue de son oeuvre, Pascal Quignard donne à voir par l’écriture quelques-uns des grands tableaux de La Tour. Les couleurs qu’il évoque, les effets singuliers de lumière qu’il décrit renvoient en l’espèce à la partie de l’oeuvre qui s’inscrit autour de la naissance de Jésus et non de la seule fête, stricto sensu, de l’Épiphanie, ce qui est bien normal puisque l’épiphanie chrétienne, comme on l’a vu, ne s’évanouit pas. Elle imprime l’environnement, les personnages, leurs sentiments, leur désarroi (à commencer peut-être par celui de Madeleine que Georges de La Tour a peinte de nombreuses fois).

Miracle et profondeur de la peinture qui parvient à donner à voir ce qui peut paraître, de prime abord, incertain, flou et à rapprocher, pour qui veut bien s’arrêter quelque temps devant une de ces oeuvres, ce qui paraît trop souvent éloigné de nos jours, alors même que l’Épiphanie, par son universalité proclamée, promet l’union des peuples et des nations dans un destin commun…

Emmanuel Fournigault
Le 3 janvier 2016

Photo 082

Georges de La Tour, Madeleine à la flamme filante * (vers 1638-1640)
(* Une des nombreuses Madeleine pénitente)

 

________________________________________________________________

(1) Édition collective des Éditeurs de liturgie (2015), p. 120.

(2) Éphésiens, 3, 2-3 a. 5-6. La phrase en gras est soulignée par nous.

(3) Tiré du Psaume 150 : « Louez Dieu de toutes les nations ! »

(4) Voir, entre autres références, Karl Rahner et Herbert Vorgrimler, Petit dictionnaire de théologie catholique, éditions du Seuil (1995 pour l’édition référencée), article Épiphanie, p. 160.

(5) Comme le poète rend ainsi hommage à la peinture et à plusieurs peintres dans Phares, ce poème célèbre et splendide, dont la dernière strophe, bien que fort connue, est reproduite ici :

« Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage,
Que nous puissions garder de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

(6) Éditions Galilée (2005 pour l’édition référencée). Livre admirable qui, sans illustrations (au moins dans l’édition à laquelle nous nous référons), parvient à décrire des oeuvres de Georges de La Tour sans le support de l’image et sans que cela soit un obstacle à la compréhension, pour peu qu’on ait peut-être déjà vu quelques tableaux. Sur le plan strictement pédagogique ou initiatique, on peut tout à fait le lire ou le faire lire (aux plus jeunes en particulier) en se reportant parallèlement aux reproductions qu’on peut voir sur la Toile et cheminer ainsi dans le livre et dans l’oeuvre picturale… Où la technologie moderne peut s’avérer précieuse pour peu qu’on l’utilise à bon escient…

(7) Pascal Quignard, op. cité, p. 12.

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