LA NUIT ÉCLAIRÉE DE JEAN DE LA CROIX

Posté le 30 septembre 2015 par apreslhistoire dans Art et littérature, Eglises et religion

Á ma maman
qui ne peut plus lire les beaux textes mais peut encore les écouter

«Exultant de joie, vous puiserez les eaux
aux sources du salut.»
Isaïe (12, 3)

«Venez vous abreuver à la source cachée.
Venez vous reposer sur le Cœur du Bien-Aimé.»
Édith Stein

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

La chapelle Notre-Dame de Lignou, au loin (Orne)

Jean de la Croix (1542-1591) est, comme le précisait la précédente note (1), un contemporain de Thérèse d’Avila et un compagnon précieux de la carmélite. Il eut à coeur, comme elle, de réformer son ordre, les Carmes déchaux, et eut à en payer le prix. Il fut ainsi emprisonné entre 1577 et 1578 et « mit à profit » cette détention pour écrire certains de ses poèmes les plus célèbres, Le Cantique spirituel et Dans une nuit obscure. D’autres poèmes suivront dont Vive flamme d’amour (1584). Plus tard, comme on le sait, il rédigea des commentaires de ses poèmes (La Montée du Carmel, La Nuit obscure de l’âme,…) qui font partie intégrante de son oeuvre.

Mais c’est un autre poème que je citerai ci-après, un poème parfois qualifié de « mineur » par certains spécialistes de l’oeuvre de Jean mais qui est néanmoins dans le volume que les éditions Gallimard consacrent, dans la prestigieuse collection de la Pléiade, à l’oeuvre de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix (2)

Intitulé Chant de l’âme, qui se réjouit de connaître Dieu par la foi et également écrit en détention (1578), il a ce que j’apprécie le plus dans la poésie : une forme apparente de simplicité, une musicalité à la fois immédiate et discrète et une « capacité » à rester, en tout ou partie, dans la mémoire de qui le lit. Il est à peine besoin de l’apprendre par coeur ou, plus exactement, sa lecture régulière – régulière parce que nécessaire, comme celle de tous les beaux textes – le rend familier. On peut le rapprocher, me semble-t-il, des litanies, par l’effet de répétition qui le caractérise, des chants que l’on récite à l’office, en français et, malheureusement plus rarement en latin, chaque dimanche, telle une habitude qu’il serait inconvenant d’interroger et à laquelle il serait encore plus grave de déroger. 

Photographie : Emmanuel Fournigault

                 Photographie : Emmanuel Fournigault

Église de Fleuré (Orne)

Il a aussi, comme tous les grands textes, comme tous les grands poèmes, cette capacité, au-delà d’une lecture, d’une récitation ou d’un murmure qui sont l’essentiel, de nous interroger, de nous perturber, parfois, de requérir de nos âmes distraites et de nos vies trépidantes (et souvent vides…) un moment de lenteur, d’arrêt puis de silence… Il a aussi, comme de nombreux chants religieux de la liturgie catholique, cette caractéristique superbe d’affirmer sans chercher plus avant à démontrer l’affirmation parce qu’elle est évidence, parce qu’elle est le lointain écho de la vraie Parole. Seul le bavardage doit se justifier, doit s’expliquer. Seuls les raisonnements, les concepts, sans parler des idéologies, doivent construire leur propre discours, leurs preuves, leur «herméneutique» parfois lassante et même trompeuse.

Rien de tel dans ce poème, comme dans d’autres, comme dans les chants de la liturgie. Ils sont la Parole au sens où on les reçoit comme un don, une chance à saisir et, si l’on peut dire, une révélation. C’est sans doute pour cela – entre autres raisons – qu’ils sont de moins en moins lus, de moins en moins compris, parce qu’ils ne sont pas ressentis, parce qu’ils échappent au doute savant ou réputé tel. Il est à craindre (mais je ne demande qu’à être démenti avant de quitter ce monde) qu’une forme d’esprit désormais très répandue nous ait éloignés pour longtemps de ces textes, de cette beauté sans afféterie, de ce qu’on aurait pu nommer l’authenticité si «les agents de la fausse parole» n’avaient pas, comme de coutume, usurpé le sens de ce mot… 

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

La chapelle de Notre-Dame de Lignou, au loin (Orne) 

Alors, lisons, tout simplement : 

******

Je sais bien la source qui coule et fuit,
malgré la nuit.

Cette source éternelle est hors de vue,
moi je sais bien là où est sa venue,
malgré la nuit.

L’origine n’en sais, car n’en a point,
mais je sais que toute origine en vient,
malgré la nuit.

Je sais qu’il n’est nulle chose si belle,
et que cieux et terre boivent en elle,
malgré la nuit.

De fond je sais qu’on n’en peut découvrir
et que nul à gué ne peut la franchir,
malgré la nuit.

Sa lumière jamais n’est obscurcie
et je sais que tout éclat en surgit,
malgré la nuit.

Je sais qu’ils sont si puissants ses courants,
qu’ils baignent tout, l’enfer, les cieux, les gens,
malgré la nuit.

Issu de cette source le courant
est si vaste je le sais, si puissant,
malgré la nuit.

Le courant qui de ces deux-là procède
aucune, je le sais, ne le précède,
malgré la nuit.

Cette éternelle source, elle est enfouie
en ce pain vif pour nous donner la vie,
malgré la nuit.

C’est là qu’on appelle les créatures
qui boivent de cette eau, même en l’obscur,
malgré la nuit.

Cette source vive que je désire,
c’est de ce pain de vie que je la tire,
malgré la nuit. (3)

******

Photographie : Emmanuel Fournigault

                  Photographie : Emmanuel Fournigault

Vierge et Christ, église de Villedieu-les-Poêles (Manche)

Emmanuel Fournigault

__________________________________________________

(1) En lisant Thérèse d’Avila…

(2) Oeuvres, éditions Gallimard, collection La Pléiade (2012).

(3) Op. cité, pp. 893-895. 

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