EN NOS PAYS PERDUS : LE PRIEURÉ DE SAINT-GABRIEL-BRÉCY (CALVADOS)

Posté le 28 juin 2015 par apreslhistoire dans Eglises et religion, Pays

« La Croix demeure tandis que le monde tourne. »
(devise des Chartreux)
Prieuré Saint-Gabriel - 7

Prieuré Saint-Gabriel-Brécy
Photographie : Emmanuel Fournigault  

Nos provinces recèlent des trésors qui rassurent sur ce qu’est encore notre pays ; cette France profonde qui incarne à la fois une permanence, une civilisation et donc une histoire. On parle souvent de « pays perdus » pour désigner ces villages, ces bourgs enclavés, ces sites isolés. Mais l’expression est ambiguë. Il existe, me semble-t-il, deux catégories de « pays perdus » : ceux, bien vivants, mais qui entendent se protéger, cultiver un certain isolement, préserver ce qui doit l’être (les paysages, le vieux bâti, …), qui accueillent encore des populations nouvelles mais résistent à l’extension sans limites de l’habitat moderne, individuel ou collectif, et puis il y a ceux qui se perdent réellement, qui se vident de leurs autochtones, qui sont abandonnés ou, pire, défigurés. Les premiers nous rassurent autant qu’ils nous ressourcent, les seconds nous renvoient au délitement, à la désagrégation d’une forme de société, aux ravages de la concentration des populations sur des territoires urbains ou péri-urbains, sans Histoire, sans traditions, dans un habitat souvent laid, parfois dégradé, qui interroge sur ce qu’est devenue une partie de notre pays.

Le village bas-normand de Saint-Gabriel-Brécy, dans le Calvados, fait partie de ces pays heureusement perdus. Niché au coeur de la superbe vallée de la Seulles dans laquelle on ressent dès qu’on y pénètre la vieille Normandie des XIe et XIIe siècles avec cette pierre typique dont sont faits de nombreux monuments et bâtiments, il compte 327 âmes (au dernier recensement de 2012) et possède, entre autres monuments, un prieuré splendide, le prieuré Saint-Gabriel où la plupart des photographies qui illustrent cette note ont été prises un bel après-midi de printemps.

Fondé au XIè siècle par le seigneur de Creuilly (village proche de Saint-Gabriel-Brécy), ce prieuré fut malmené pendant la Révolution française mais une grande partie a été fort heureusement préservée.  Il abrite depuis la fin des années 1920 une école d’horticulture, établissement privé, désormais devenu Ecole du paysage et de l’horticulture, qui accueille plus d’une centaine d’élèves par an (1). Les cultures de chaque promotion d’élèves peuvent être admirées dans les jardins à thèmes qui entourent ce superbe lieu. Il est réconfortant de savoir que des jeunes générations apprennent dans un tel site un métier à la fois noble et socialement utile. 

Prieuré Saint-Gabriel - 5

Prieuré Saint-Gabriel-Brécy
Photographie : Emmanuel Fournigault

L’église abbatiale, chef-d’oeuvre du roman bas-normand (mais en partie détruite au milieu du XVIIIe siècle), dotée également d’une baie gothique, peut être visitée pendant certaines périodes de l’année.

 Prieuré Saint-Gabriel - 6

Église abbatiale du prieuré
Photographie : Emmanuel Fournigault 

C’est un endroit magique, ressourçant, qui, comme nombre de sites heureusement préservés, nous protège un tant soit peu du déracinement, de l’oubli des origines, mais aussi de la laideur ambiante (matérielle ou symbolique)…

Prieuré Saint-Gabriel - 3

Les voûtes du prieuré
Photographie : Emmanuel Fournigault 

Mais il est d’autres pays perdus ; ceux, par exemple, que décrit Pierre Jourde dans son livre, Pays perdu (2), avec une écriture où se mêlent la mélancolie, une forme de nostalgie et un attachement profond au village du Cantal qui est au centre du récit. Outre l’intérêt intrinsèque de ce beau livre, il y a une réflexion plus profonde et plus universelle sur ce que certains de nos villages deviennent lorsqu’ils sont progressivement abandonnés, lorsque l’évolution des moeurs, les contraintes économiques mais aussi la dureté de la vie au pays conduisent les générations nouvelles – et parfois même les habitants plus âgés – à rejoindre les villes ou leurs quartiers périphériques…

EXTRAITS

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« L’ai-je jamais eu, ce pays perdu ? Je le perds, je ne cesse de le perdre. Dans mon esprit, dans ma mémoire, à chaque heure de mes séjours là-bas je le soutiens en moi comme on aide à marcher un vieux parent dans les corridors d’un hospice, espérant qu’il demeure encore en lui un peu de lui-même. Son corps me pèse. Ses toitures de lauzes s’écroulent, ses vieux murs s’effondrent ou sont démantelés, ses chemins creux arrachés par les bulldozers, ses forêts rasées, ses landes livrées aux plantations et ses prés aux pneus en tas, aux ballots sous plastique. Tout cela sur moi, sur mes épaules. Garde-t-il encore un peu mémoire de lui-même ? Ce n’est pas aujourd’hui seulement que je le perds, et je ne suis pas le premier à le perdre. » (3)

« La petite stèle qui énumère les morts de la Première Guerre mondiale a été érigée, comme d’habitude, devant l’école qui sert peut-être encore de mairie. Bessèges, à peu près inhabité, est une commune. Commune à l’étrange territoire, composé de vallées parallèles, séparées par des arêtes montagneuses, et sans communications entre elles. La stèle anodine, au fond de ce grand calme, diffuse tranquillement sa double ironie funèbre : dérisoire parcours, de l’instituteur à l’adjudant et puis à rien, quelques décimètres de l’école communale au cénotaphe collectif ; dérisoire population de morts, une quinzaine, pour ce village qui compte un habitant. Ils sont là, tous ensemble, serrés sur la même pierre, leurs maisons s’effondrent, leurs noms n’ont plus de sens et ne sont plus lus par personne.» (4)

«Par les fenêtres étroites de la sacristie fermée à clé, on aperçoit quelques ornements sacerdotaux. Leur richesse brodée étonne dans cet abandon. Leur présence à la fois familière et sacrée ajoute à l’impression de tranquille irréalité que produit toujours Bessèges. On dirait que tous les humains viennent à l’instant de se volatiliser. Les objets quotidiens demeurent suspendus dans l’attente d’une vie qui ne reviendra pas. » (5)

******

Prieuré Saint-Gabriel - I

Le jardin du prieuré 
Photographie : Emmanuel Fournigault 

Cette description pourrait malheureusement être celle de nombre de villages ou de hameaux dont ne demeurent que les traces – plus ou moins visibles, plus ou moins entretenues – d’une vie engloutie, de traditions évanouies et d’une culture populaire tombée dans l’oubli.

C’est pourquoi il faut rendre hommage aux associations qui, avec l’aide des pouvoirs publics (communes, régions, Etat), s’efforcent de restaurer ou de maintenir le vieux bâti : l’église, le presbytère, un vieux lavoir, un pressoir, un cimetière où les visites deviennent rares… Je pense, notamment, à l’association de la commune d’Auberville (Calvados) (6) qui, avec constance et même acharnement, contribue à la restauration de la petite église du XIIe siècle de ce village normand. Désaffectée mais toujours consacrée, cette église, perdue au fond d’une petite route sans issue qui surplombe les célèbres falaises des Vaches Noires, ouvre régulièrement ses portes aux visiteurs, à des expositions de tableaux ou de sculptures d’artistes locaux. La détermination de ses responsables – qui sont toujours touchés par l’intérêt encore porté par quelques touristes à « leur » église (bien que nous soyons à proximité de stations balnéaires célèbres et fréquentées par des amateurs invétérés de la plage ) – force l’admiration. 

Chacun peut, selon ses moyens, les aider, promouvoir leur travail (ce que je fais ici modestement) et participer ainsi à l’entretien et à la réhabilitation d’un patrimoine dont la présence n’est pas seulement matérielle ou visuelle mais aussi spirituelle. Ce patrimoine, religieux ou profane, entretient l’âme de qui lui consacre un peu d’intérêt, un peu de son temps et de ses moyens ou talents (les artistes locaux, les chanteurs des chorales, le jardinier, …). Ce patrimoine de nos pays, fussent-ils perdus, est un lien entre les vivants et les morts (comme la littérature), il nous renvoie à notre finitude mais, surtout, il nous rappelle que le monde n’est pas né avec nous, que notre passage s’inscrit dans une histoire, qu’il ne s’agit pas seulement de « vieilles pierres » qu’on regarde trop souvent comme les vestiges d’un temps passé. En entretenant et, parfois, en sauvant ce patrimoine, nous tentons en effet de préserver une permanence, un enracinement fragilisés par nos temps de nomadisme, par cette mondialisation, sans doute inéluctable, mais qui ne saurait être la seule marque de nos temps, sauf à rompre définitivement le lien fragile et précieux avec ce qui a, par sédimentations, façonné notre histoire individuelle et collective. 

Eglise d'Auberville - 1

Église d’Auberville (Calvados)
Photographie : Emmanuel Fournigault 

Emmanuel Fournigault
Le 28 juin 2015

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(1) Une partie de ces précisions sont tirées de la brochure consacrée aux abbayes normandes, diffusée dans certains offices de tourisme locaux ou certains des lieux répertoriés dans ce guide (voir aussi www.abbayes-normandes.com).

(2) Pierre Jourde, Pays perdu, (Pocket, 2014, pour l’édition référencée). Ce livre fut très mal reçu par la population du village et valut à son auteur une agression commise par une partie de ses habitants, à l’occasion d’un de ses séjours. Il dévoile en effet quelques secrets enfouis qu’il eût été sans doute plus sage de taire. Et pourtant, il y a dans les descriptions des habitants, des lieux, de la vie quotidienne un attachement évident et un respect sincère. On ne tranchera pas ce débat (qui valut à certains habitants d’être traduits devant un tribunal correctionnel, suite aux violences commises contre l’auteur et sa famille). Pierre Jourde est revenu quelque temps après sur ce malentendu dans La première pierre, Gallimard, collection Folio (2013, pour l’édition référencée).

(3) Op.cité, p. 17.

(4) Op. cité, p. 81. Pierre Jourde parle ici, non de son village, mais d’un petit village proche. 

(5) Op. cité, p. 82. Voir note 4. 

(6) Voir le site de l’association : http://www.asp-auberville.net/ 

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