REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE : LA VIERGE AU PIED D’ARGENT

Posté le 13 mai 2015 par apreslhistoire dans Art et littérature, Eglises et religion

 «Nous périssons faute d’émerveillement mais non faute de merveilles.»
(Chesterton)

Photographie : Emmanuel Fournigault

                Photographie                  Emmanuel Fournigault 

A l’occasion d’une journée à Compiègne, organisée par l’excellente association culturelle Venez et Voyez, j’ai pu visiter le musée du cloître Saint-Corneille. Ce petit musée, par sa taille, situé dans le cloître de l’ancienne abbaye Saint-Corneille, abrite plusieurs sculptures religieuses d’époque médiévale, des gisants et des dalles funéraires. La statue qui accueille le visiteur à son arrivée est appelée La Vierge au pied d’argent. Elle fut dénommée ainsi, bien après sa création, car ses deux pieds ont été recouverts d’argent (afin de permettre aux fidèles de la toucher sans abîmer la statue). En fait, seul un d’entre eux (le pied droit) est vraiment visible mais il ne reste plus rien du précieux métal ; seuls des clous apparaissent sur ce pied en bois. Datée de 1267, elle fut offerte par saint Louis, ce très grand roi de France, à l’abbatiale Saint-Corneille.

Nous sommes restés près d’une heure à contempler cette statue, écoutant les explications de notre guide, l’historienne d’art Emmanuelle Aupècle, mais aussi recueillis dans le silence, littéralement captés par cette Vierge à l’enfant, par le jeu des regards entre la mère et l’enfant, entre la Sainte Vierge et Jésus.

Pourquoi une telle attraction ? Pourquoi le souvenir de cette statue peut-il encore hanter le visiteur depuis que nous l’avons vue un matin d’avril (2015) alors que les rayons du soleil dardaient à travers les vitraux de ce musée (dont nous avions, qui plus est, l’exclusivité puisque nous y étions arrivés en semaine, dès l’ouverture) ? Je ne saurais l’expliquer savamment et peut-être ne faut-il pas l’expliquer, peut-être est-ce justement inexplicable parce que cela renvoie à une expérience sensible qui, par définition, se vit, peut se décrire, mais échappe, fort heureusement, à la raison et à toute théorie sur l’Art.

Quiconque regarde régulièrement des statues sait que l’art statuaire n’est pas un art immobile ou figé : il peut y avoir du mouvement dans la posture, dans les plis des vêtements et une expression parfois intense dans les yeux. C’est le cas de cette statue. Marie a une position assez «improbable» et physiquement difficile à tenir. Elle est droite mais légèrement penchée vers l’arrière, tenant Jésus d’une seule main alors qu’il n’est déjà plus un nourrisson. Jésus, quant à lui, se tient très droit, son port est d’ailleurs celui d’un petit homme plutôt que d’un enfant. Il pose une main sur l’épaule de sa mère.

Mais il y a plus encore que ces pauses un peu curieuses (mais à la symbolique forte), que cette main assurée appuyée sur l’épaule de la mère nourricière, ce sont les regards échangés entre la mère et l’enfant. Il faut faire le tour – au sens physique –  de cette statue pour en mesurer l’intensité. Il faut d’abord observer Marie en se mettant presque derrière Jésus puis, progressivement, faire mouvement pour accéder au regard de Jésus et, enfin, «regarder les regards» de Marie et Jésus. C’est à cet instant que l’observateur est littéralement saisi par la puissance de ces regards.

Marie est affectueuse, mais un peu inquiète, et Jésus, très sérieux, malgré son jeune âge apparent, témoigne aussi de son affection pour sa mère et, au-delà, paraît vouloir la rassurer. Car, en effet, il est aisé d’imaginer que ces regards sont ceux de deux êtres qui perçoivent, sans se l’expliquer encore, la tragédie à venir. L’Enfant Jésus, futur martyr, a déjà ce regard et ce geste, consolant sa mère, la rassurant et lui demandant de ne pas être triste.

Photographie : Emmanuel Fournigault

                Photographie                Emmanuel Fournigault

Sortant de ce musée, ébranlés par ce chef-d’oeuvre, nous avons descendu une rue longeant ce qui reste du cloître, en direction de l’église Saint-Antoine (église de la paroisse Saint-Corneille). Un autre moment d’émotion forte nous attendait : sur un mur de pierre entourant une vaste bâtisse, une plaque est scellée. C’est derrière ces murs que seize carmélites s’étaient réfugiées pendant la Révolution française et qu’elles furent interpellées puis conduites à l’échafaud le 17 juillet 1794. On sait que cet épisode tragique inspira à Georges Bernanos son célèbre et bouleversant Dialogues des Carmélites. (1) L’alliance funeste de l’idéologie et de la violence, souvent barbare, conduit toujours les lâches à s’en prendre aux innocents pour ce qu’ils sont. L’actualité nous en donne également des exemples sinistres, en Orient et ailleurs…

Fort heureusement, nous avons encore des sources innombrables d’émerveillement. Encore faut-il garder – et parfois raviver – cette faculté, prendre le temps d’observer, de contempler (ce que ne permet plus la fréquentation de nombreux musées ou d’expositions en vue…), de faire silence, de se concentrer sur une oeuvre, plutôt que de vouloir tout voir et donc de ne rien voir. Je crains que cette faculté d’émerveillement, indissociable de l’observation concentrée, s’émousse de plus en plus ; happés que nous sommes par l’activité fébrile, les écrans…, le bruit – qui fait toujours obstacle à la contemplation – et peut-être aussi détournés de ce qui nous est proche par l’attirance de plus en plus répandue, me semble-t-il, pour le lointain. comme si la proximité des oeuvres (ou même des paysages) qui nous entourent nous devenait étrangère ou indifférente alors que notre civilisation nous a légué des oeuvres qui sont autant de dons. (2)

Aussi, j’espère que cette brève note sur l’un des joyaux de Compiègne, ville également martyrisée pendant la Seconde Guerre mondiale, incitera certains lecteurs à aller voir ou revoir cette merveilleuse Vierge au pied d’argent, sans oublier de se recueillir devant la plaque dédiée aux carmélites martyres…

Photographie : Emmanuel Fournigault

         Photographie              Emmanuel Fournigault (3)

Emmanuel Fournigault

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(1) Le livre de Poche (1996, pour l’édition référencée, 1949, pour la première édition).

(2) Sur ces questions essentielles du rapport à l’art, de l’exposition des oeuvres ou bien encore de l’évolution des musées, on pourra se reporter notamment aux ouvrages de Jean Clair. Voir en particulier Malaise dans les musées et L’hiver de la culture, tous deux publiés aux éditions Flammarion dans la collection Café Voltaire (respectivement en 2007 et 2011). En évoquant l’attirance de plus en plus répandue pour le lointain, je pense, notamment (et sans généraliser à l’excès, bien évidemment), au développement phénoménal du tourisme dans les pays industrialisés et à destination de pays plus ou moins éloignés, phénomène – inquiétant par certains aspects – sur lequel Marin de Viry s’est penché dans son livre Tous touristes, également publié dans la collection Café Voltaire (2010). Il ne s’agit pas de nier qu’on puisse s’émerveiller devant une oeuvre (ou un paysage) étrangère à notre civilisation, éloignée de nous (j’en ai moi-même fait l’expérience il y a quelque temps en visitant une partie des salles du Louvre consacrées aux Arts de l’Islam avec la même historienne…) ; il s’agit plutôt de s’inquiéter du besoin irrépressible de certains de nos contemporains d’aller toujours vers l’ailleurs. 

(3) Cette photographie – qui représente une Assomption – est le troisième volet d’un triptyque également exposé dans ce musée. Les premier et deuxième volets représentent respectivement une Annonciation et une Dormition. 

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