POST-SCRIPTUM BALZACIEN

Posté le 29 avril 2015 par apreslhistoire dans Art et littérature, Morceaux choisis

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Dans la note consacrée à Béatrix, je tentais de souligner et d’expliquer la relation particulière de Balzac à l’égalité moderne et, plus largement, au régime et à la société issus de la Révolution française. L’édition référencée (1) renvoyait aussi, s’agissant de cette approche politique de Balzac, à deux autres romans : Le Curé du village et Les Paysans. C’est de ce dernier ouvrage (2) que je tire l’extrait suivant qui vient compléter la précédente citation.

On y retrouve le Balzac intransigeant, voire intraitable, mais aussi inquiet face à une évolution dont il pressent les impasses.

EXTRAITS

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L’abbé Brossette, l’un des personnages importants du roman, s’adresse à Madame de Montcornet : 

« Voici cinq ans que je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles, que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche sans auditeurs, que je suis desservant sans casual et supplément de traitement, que je vis avec les six cents francs de l’Etat, sans rien demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin, je ne désespère pas ! Si vous saviez ce que sont mes hivers, ici, vous comprendriez toute la valeur de ce mot ! Je ne me chauffe qu’à l’idée de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu ! Il ne s’agit pas de nous, madame, mais de l’avenir. Et nous sommes institués pour dire aux pauvres : « Sachez être pauvres ! », c’est-à-dire « souffrez, résignez-vous et travaillez ! » Nous devons dire aux riches : « Sachez être riches ! », c’est-à-dire intelligents dans la bienfaisance, pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne ! (3) Eh ! bien, madame, vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et, si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à vos enfants comme vous l’avez reçue ! Vous dépouillez votre postérité. Si vous continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé, par sa nonchalance le mal dont l’étendue vous effraie, vous reverrez les échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme Rigou, par exemple, y fait le mal !… Ah ! voilà des prières en actions qui plaisent à Dieu !…  Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l’abîme où nous courons, et où nous entraîne une irréligieuse indifférence à tout ce qui n’est pas nous !… Changez d’abord, changez vos mœurs, et vous changerez vos lois ! …

Quoique profondément émue en entendant cet élan de vérité vraiment catholique, la comtesse répondit par le fatal : Nous verrons ! des riches qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est accompli.» (4) 

Et plus loin, Balzac attribue au même abbé, cette phrase superbe : «La vraie république est dans l’Évangile.» (5), formule provocante, a fortiori de nos jours… et qui souligne la méfiance – et même le rejet – de Balzac à l’égard du régime moderne et du mode d’organisation sociale qui l’accompagne. 

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Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Manoir presbytéral (XVIIIè) de Villers-sur-Mer (14)

L’action du roman se déroule entre 1823 et 1837, soit pendant la Restauration et la Monarchie de Juillet. La précision n’est pas inutile. C’est en effet pendant cette période, et de façon plus marquée sous le règne de Louis-Philippe (1830-1848), que se développe la bourgeoise financière et commerciale. C’est également une période – qui ne s’achèvera réellement qu’avec la fondation de la IIIè République en 1870 – où la France se cherche, où la transaction entre l’Ancien Régime et le nouveau (longtemps instable et incertain) se fait difficilement et de façon souvent chaotique (6).

A l’instar de Béatrix et du passage cité dans la note qui lui est consacrée, il ne faut pas lire cet extrait avec nos standards intellectuels et politiques d’aujourd’hui. Il nous faut abandonner nos «lunettes de démocrates» pour en chausser d’autres. Celles qui permettent d’avoir un recul historique, de ne pas rester dans le paradigme des Modernes et d’élargir notre champ de vision. 

Balzac, en monarchiste intransigeant, idéalise sans doute le monde d’avant la Révolution de 1789 dont on sait que, parmi ses multiples causes, l’idée que les privilèges de la noblesse devenaient injustifiés à mesure que les aristocrates n’assumaient plus leurs responsabilités à l’égard du peuple a joué un rôle certain. Et, si on relit bien une phrase du passage cité, on voit que Balzac lui-même en a conscience lorsqu’il évoque les échafauds et les fautes des pères que paya leur descendance…

Que craint Balzac ? Que constate-t-il dans l’évolution de la société ? L’individualisme, à n’en pas douter, le repli sur soi, la jalousie (des non-possédants à l’égard des propriétaires), l’envie (rappelons-nous dans l’extrait de Béatrix, la référence au «Dieu de l’Envie»), ce qu’on appellera plus tard le matérialisme qui éloigne les hommes de la religion. Au-delà, il voit poindre un monde où l’Etat prendra en charge les maux individuels – ceux-là mêmes que la charité chrétienne tentait d’apaiser –  et où l’indifférence au prochain sera la marque des temps nouveaux. Mais il y a une autre critique (qu’on retrouve dans bon nombre de romans de Balzac, Le Père Goriot, Les Illusions perdues par exemple, avec ce personnage central de La Comédie humaine qu’est Rastignac), c’est celle du bourgeois, celui qui amasse, qui ne cesse sans répit d’accroître ses possessions mais aussi son pouvoir sans souci non seulement des autres (« tout ce qui n’est pas nous») mais aussi de la société et donc du monde qu’il va laisser.

Balzac, sans le formuler ainsi, pressentait le délitement des liens humains, la disparition d’un monde commun dans lequel pouvaient se retrouver des personnes d’origines et de conditions fort différentes.  

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Église Saint-Martin de Villers-sur-Mer 

Comme on le voit clairement dans l’extrait ci-dessus, Balzac assignait aux personnes de condition élevée des devoirs, une charge à l’égard des autres. En d’autres termes, il estimait qu’il fallait être digne d’appartenir aux classes privilégiées ou à tout le moins aisées, pour reprendre une terminologie plus contemporaine. Il y a là, à nouveau, une méditation ou une réflexion politique qui ne manque pas d’intérêt, y compris de nos jours… Au-delà, Balzac regrette un monde (rêvé ou embelli ?) dans lequel chacun avait sa place, assumait son rôle social ou collectif et s’efforçait d’être digne…

Il y a, à n’en pas douter, une vision «conservatrice», voire «réactionnaire», (pour employer des termes qui servent désormais d’épouvantail pour chasser toute idée par trop critique ou prétendument datée sur l’ordre – ou le désordre – des choses en nos temps démocratiques). Il y a l’idée d’une assignation à sa condition d’origine qui ne peut que nous paraître, à juste titre, limitée et réductrice, sans perspective réelle pour les individus. Mais il convient, me semble-t-il, de dépasser cela ou, plus exactement, de voir ce qu’il y a derrière le propos abrupt, de deviner la critique en creux d’un monde à venir que Balzac redoute car il affectera l’esprit et l’âme des hommes. 

D’autres romanciers, historiquement proches de Balzac (Gustave Flaubert notamment) ou postérieurs (Léon Bloy, Georges Bernanos, voire Huysmans) développeront aussi (chacun dans son style) une critique féroce du bourgeois et, plus encore, notamment chez Flaubert et Bloy, du bourgeois pétri de scientisme, de progrès sans interrogation sur son sens ultime. Ces critiques n’ont rien perdu, me semble-t-il, de leur pertinence. Leur fond de vérité, par-delà les années et les siècles, demeure. Où l’on peut constater à nouveau que la littérature peut être aussi une puissante analyse du mouvement de l’histoire et de l’évolution des hommes. 

Pour conclure cette note en illustration, il m’a semblé tout naturel de rechercher une Vanité. Il s’agit de celle d’Antonio de Pereda, Le Songe du chevalier, peinte vers 1670 et exposée à Madrid (Real Academia de Bellas Artes de San Fernando). On connaît l’importance du thème de la vanité dans la peinture, en particulier dans celle du Baroque. Méditation récurrente sur la vanité des possessions matérielles, des honneurs, du pouvoir qui éloignent l’homme de ce qui devrait l’habiter toute sa vie terrestre : l’accomplissement du salut de son âme après la mort. 

Antonio de Pereda - Vanité

Antonio de Pereda – Le Songe du chevalier 

Emmanuel Fournigault 

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(1) Gallimard, collection Folio Classique (1979).

(2) Honoré de Balzac, Les Paysans, Gallimard, collection Folio Classique (1975).

(3) C’est moi qui souligne. 

(4) Op. cité, pp.255-256.

(5) Op. cité, page 259.

(6) Sur cette idée d’un temps long de la Révolution française sur près d’un siècle (voire plus, si l’on intègre la période pré-révolutionnaire, en remontant aux années 1770 et aux tentatives de réformes de Turgot et de ses successeurs) à compter de son déclenchement, nous suivons l’analyse désormais classique de François Furet. Voir notamment, La Révolution française, tomes I et II, collection Hachette-Pluriel (1988, pour l’édition référencée). 

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