LA POESIE COMME SURVIE ET FAÇON D’HABITER LE MONDE

Posté le 19 octobre 2014 par apreslhistoire dans Art et littérature, Morceaux choisis

« INCANDESCENCE » DE VIOLETTE MAURICE

(1919-2008) (1)

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La poésie, plus encore peut-être que le roman, est d’abord une expérience personnelle et sensible. Si elle peut être apprise (comme on apprenait autrefois le soir, par coeur, des poésies qu’on s’efforçait ensuite de réciter le lendemain matin devant la classe en espérant ne pas trébucher sur un vers difficile ou ne pas commettre de liaisons hideuses qui altéraient la musicalité du texte), peut-elle être transmise ?

Jacques ROUBAUD écrit ainsi : « Pour moi, la différence spécifique de la poésie est qu’elle s’adresse d’une manière particulière à ceux qui la reçoivent. Elle ne s’adresse pas pour raconter, avec ou sans le logos harmonique ; d’une manière générale, elle n’a pas une intention de récit ou de pensée [...]. La poésie a ceci de spécifique qu’elle s’adresse à chacun dans sa tête, à sa mémoire, et d’une façon qui est tellement particulière qu’elle n’est pas transmissible interpersonnellement.» (2)

Le philosophe Martin HEIDEGGER (1889-1976), grand lecteur de HÖLDERLIN, écrit quant à lui :

« C’est la poésie qui tout d’abord conduit l’homme sur terre, à la terre, et qui le conduit ainsi à l’habitation.» (3)

Et aussi : « Habiter poétiquement cela veut dire : se tenir en la présence des dieux et être atteint par la proximité essentielle des choses. » (4)

Le philosophe constatait également que la poésie ne se manifestait pas à toute époque. J’ai ainsi toujours été frappé par le fait que peu de poètes ont réellement marqué le XVIIIè siècle français. Si l’on excepte André CHENIER (1762-1794) – qui finit sur l’échafaud… – il en est peu qui ont réellement marqué cette période. Dans le même temps, l’Allemagne avait son grand poète en la personne de Friedrich HÖLDERLIN (1770-1843).

Peut-être (mais c’est une proposition plus intuitive que vérifiée et démontrée) que le triomphe de la Raison et l’éloignement des Dieux ont alors rendu la poésie, sinon impossible, du moins fort difficile. En effet, il y a dans nombre de poèmes comme une adresse au ciel, comme une prière intense qui peine à se frayer un chemin dans le monde glacé du rationalisme. C’est peut-être aussi cela qui explique la quasi-disparition de cet art à notre époque. Non qu’il n’existe pas de grands poètes contemporains, au moins au XXè siècle, (Paul CELAN – 1920-1970 –  ou Armand ROBIN – 1912-1961 –  en sont des exemples majeurs) mais il y a comme une difficulté, comme un « anachronisme », une étrangeté…

Pour autant, le XXè siècle a aussi vu apparaître des poètes, souvent discrets, qui ont justement eu recours à la forme poétique pour témoigner de l’innommable comme si cette forme même dans ce qu’elle peut avoir de classique, voire de suranné, était la seule voie qui s’offrait à eux pour dire l’indicible.

Les horreurs absolues que furent le nazisme et le totalitarisme communiste, sous ses différentes variantes, représentent à ce point des régimes typiquement modernes – en tant qu’ils se sont affranchis de toute limite et qu’ils visaient à l’édification d’un homme nouveau qui ne serait plus un homme mais un produit fabriqué par le pouvoir –  que la seule réponse que certaines de leurs victimes rescapées ont pu leur opposer prit la forme classique et très anti-moderne de la poésie.

Violette MAURICE, déportée à Ravensbrück pour faits de résistance, en est un exemple admirable et saisissant. Je ne peux que vous inviter à vous plonger dans son recueil, « Incandescence », dont j’extrais le poème qui suit et qu’elle dédia à ses « camarades de Résistance et de déportation ». (5)

Emmanuel Fournigault 

Au seuil du jour

(Photographie : Emmanuel Fournigault)

 

LE DERNIER COMPAGNON

S’il m’advenait, demain, de rester la dernière
Comme l’ultime cri de nos temps révolus,
Mes compagnons dormant de leur sommeil de pierre,
Et l’écho du passé ne me répondant plus,

Je dirais : « Laissez-moi reposer à mon tour
Dans le paisible enclos où les miens sont couchés,
Non loin des champs de blé, dans le silence lourd
Que vient rompre parfois la voix des blancs clochers,

Laissez-moi reposer dans la douce lumière,
Dont nous avions rêvé quand nous allions pieds nus »,
S’il m’advenait, demain, de rester la dernière,
Comme l’ultime cri de ces temps révolus.

 

Photographie : Emmanuel Fournigault

(Photographie : Emmanuel Fournigault) 

_________________________________________________________

(1) Editions Encre marine (2004)

(2) In Alain Finkielkraut, « Ce que peut la littérature » Gallimard – Folio (2008), pages 336-337.

(3) Martin Heidegger, « Essais et conférences », Gallimard – Tel (1980), page 230 (« … l’homme habite en poète…», essai sur Hölderlin).

(4) Martin Heidegger, « Approche de Hölderlin », Gallimard – Tel (1996), page 54.  Je n’ignore pas le débat assez ancien mais qui connaît un sursaut récent sur les liens politiques, voire idéologiques, entre le philosophe et l’idéologie nazie mais je n’ai pas les qualités requises pour y intervenir. Surtout, je me méfie de ces lectures qui nous invitent à relire certains auteurs (philosophes, romanciers, etc.) à l’aune de ce que nous avons appris après ou de ce que leurs contemporains savaient déjà.  A cette aune-là, nous ne lirions ni Céline, ni Drieu la Rochelle, ni Rebatet et tant d’autres…

(5) Op. cité.

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