INOUBLIABLES – 3 – LA POESIE ET LA MORT

Posté le 11 mai 2014 par apreslhistoire dans Morceaux choisis

old books

Notre époque s’enorgueillit de prolonger nos vies de pécheurs. Vivre centenaire deviendra bientôt une banalité.

Faut-il s’en féliciter ?

Il est permis d’en douter.

Qui n’a jamais croisé le regard d’un être fatigué de vivre, dépendant des autres pour ses actes les plus intimes, ne peut comprendre et peut-être même supporter cette question.

Quand nous tentons de résister au rappel à Dieu, nous recevons la monnaie de notre abîme : la dépendance, l’ennui et le désespoir. Notre société résiste au rappel mais en paie le prix (à tous les sens du terme…). On ne sort pas indemne et impunément de ce combat contre la Loi.

Plus que les réflexions récurrentes des sociologues, journalistes et autres écrivaillons médiatiques, la poésie, cet art presque défunt et depuis longtemps suranné, a dit l’essentiel sur la mort, au travers des âges.

La poésie, c’est-à-dire d’abord et avant tout, la mise en mots des tragédies de la vie et de l’histoire, est aussi l’hommage infini rendu à la langue, à la beauté des rimes, à la correspondance des mots et à leur intime musicalité. Toutes choses bien éloignées de notre époque. Cioran (1911-1995), immigré roumain et qui savait à ce titre ce qu’il devait à la langue française, écrivait ainsi : « Le français est devenu une langue provinciale. Les indigènes s’en accommodent. Le métèque, seul, en est inconsolable. Lui seul prend le deuil de la nuance ».

Bien que proche de nous, Cioran, si l’on ose dire, est déjà dépassé : les « indigènes » (à commencer par les « élites » auto-proclamées : politiques, écrivains médiatiques, journaleux et autres fossoyeurs du langage et promoteurs de « la fausse parole », – voir Armand Robin, déjà cité sur ce blog) ont abandonné (sauf heureuses exceptions) le goût du beau mot (au profit du « bon mot », c’est-à-dire de la dérision qui a supplanté l’humour, comme l’a si justement analysé Milan Kundera) mais les « métèques » eux-mêmes (ce terme, sans doute, doit désormais être passible de la correctionnelle…) ont trahi le legs dont leurs aïeux étaient les dépositaires reconnaissants et émus.

Ainsi, la poésie est-elle devenue, au mieux un objet de curiosité pour les hébétés que nous sommes, au pire un monde étranger, une écriture illisible, un continent éloigné, une « terra incognita ». Et pourtant, lisons ces quelques extraits de poèmes (choisis forcément de façon arbitraire) dont la seule lecture permet à celles et ceux qui s’en donnent la peine de demeurer malgré tout dans ce monde en attendant l’autre, en attendant le rappel à Dieu. (1)

Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault


EXTRAITS

 

Jean de La Fontaine (1621-1695) – La Mort et le Mourant

« La Mort ne surprend point le sage ;

Il est toujours prêt à partir,

S’étant su lui-même avertir

Du temps où l’on doit se résoudre à ce passage.

[...]

Un Mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,

Se plaignait à la Mort que précipitamment

Elle le contraignait de partir tout à l’heure,

Sans qu’il eût fait son testament,

[...]

Allons, vieillard, et sans réplique ;

Il n’importe à la République

Que tu fasses ton testament.

La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge

On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,

Remerciant son hôte et qu’on fît son paquet ;

[...]

J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. »

 

Alphonse de Lamartine (1790-1869) – Pensée des morts

 

« [...] … C’est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants ; [...] »

 

Charles Baudelaire ( 1821-1867) – Remords posthumes (in Les Fleurs du mal)

 

« [...] Le tombeau, confident de mon rêve infini

(Car le tombeau toujours comprendra le poète),

Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni, [...] »

 

Et Baudelaire, toujours :

« Voilà que j’ai touché l’automne des idées

Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux

Pour rassembler à neuf les terres inondées

Où l’on creuse des trous grands comme des tombeaux. »

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault


Francis Jammes (1868-1938) – Prière pour aller au Paradis avec les ânes

 

« Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites

Que ce soit par un jour où la campagne en fête

poudroiera. Je désire, ainsi que je le fis ici-bas,

choisir un chemin pour aller comme il me plaira,

au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.

Je prendrai mon bâton et sur la grande route

j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :

Je suis Francis Jammes et je vais aux Paradis,

car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon-Dieu.

Je leur dirai : « Venez, doux amis du ciel bleu,

pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,

chassez les mouches plates, les coups et les abeilles »

[...]

et faites que, penché dans ce séjour des âmes,

sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes

qui mireront leur humble et douce pauvreté

à la limpidité de l’amour éternel ».

 

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

 

______________________________________________________________________________

(1) Ces différents extraits ont été « puisés » dans « Anthologie de la poésie française » de Georges Pompidou (éditée au Livre de Poche). Il est désormais loin le temps où le Premier magistrat de France (agrégé de lettres classiques, en l’occurrence) connaissait intimement la poésie au point de citer Paul Eluard  (1895-1962) – « Comprenne qui voudra » - en réponse à la question d’un journaliste sur un fait divers (« le détournement » d’un élève mineur et a priori consentant par une enseignante)…

On sait ce que sont désormais nos « édiles » : elles massacrent joyeusement la langue française – dont la défense devrait être leur priorité -, se vantent de ne jamais lire de romans (F. Hollande) ou somment les jurys de concours administratifs (dont je confesse avoir souvent fait partie…, m’étonnant même de ne pas avoir été déféré au tribunal pour avoir régulièrement posé des questions sur la littérature et l’histoire des idées) de retirer de l’épreuve de culture générale « La Princesse de Clèves  » (N. Sarkozy).

La République moderne nous fera donc  « boire le calice jusqu’à la lie »… Mais, apparemment, une majorité de « citoyens » (le terme ne peut, me semble-t-il, être désormais utilisé qu’avec des guillemets tant sa signification première a été altérée, affadie et pour finir galvaudée) paraît apprécier ce breuvage. 

Illustrations

Les trois photographies insérées dans cette note ont été prises au cimetière de mon village d’adoption, Villers-sur-Mer (Calvados), ce cimetière dont j’espère qu’il sera ma dernière demeure, comme on dit improprement, car l’ensevelissement est le début d’une grande aventure (mais il est vrai que nos contemporains, si l’on en croit les « statistiques » (sic), préfèrent la crémation : c’est assez conforme à l’époque…). 

Les commentaires sont fermés.

D'autres nouvelles

Art et littérature

PASCAL QUIGNARD : LA CONFESSION DE SAINT HIPPOLYTE (et autres extraits)

 « La question de tous les temps est toujours :  Qu’est-ce ...

UNE VISION DU CIMETIÈRE ET AUTRES EXTRAITS DE CRISTINA CAMPO

« [...] le silence prenait sa valeur réelle, qui est celle ...

LE MUSÉE COMME SYMPTÔME

  « On ne saurait bien voir les choses du monde ...

SOUS LE REGARD DE REMBRANDT, POST-SCRIPTUM

« Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, Et d’un ...

SOUS LE REGARD DE REMBRANDT : CONSIDÉRATIONS ÉPARSES SUR L’ART, LA PEINTURE ET SON EXPOSITION

Aux fantômes de l’enfance…  « Venez et voyez. » Jean, 1, 39 « [...] ...

ÉPIPHANIE : L’ÉVANGILE POUR TOUS

 « En ce petit matin de l’An tout neuf, quand le ...

ESPRIT ET VISION DE NOËL

Aux chrétiens d’Orient  « Une seule fois Une seule Dans l’histoire du ...

DÉFUNTS

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » (Évangile selon ...

LE PARADIS SELON CHARLES PÉGUY… ET AUTRES CONSIDÉRATIONS

« Deux mille ans de labeur ont fait de cette ...

LA NUIT ÉCLAIRÉE DE JEAN DE LA CROIX

Á ma maman qui ne peut plus lire les beaux textes ...

EN LISANT THÉRÈSE D’AVILA : MÉDITATION SUR L’ÂME, LA LIBERTÉ ET LE DÉNUEMENT

« Celui qui aime l’argent ne sera jamais rassasié et ...

LA POÉSIE COMME PRIÈRE : SUR UN POÈME DE BERNARD LACROIX

« La beauté, c’est l’harmonie du hasard et du bien.» Simone Weil ...

REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE : LA VIERGE AU PIED D’ARGENT

 «Nous périssons faute d’émerveillement mais non faute de merveilles.» (Chesterton)     ...

POST-SCRIPTUM BALZACIEN

  Dans la note consacrée à Béatrix, je tentais de souligner ...

BEATRIX, BALZAC, CRITIQUE DE L’EGALITE MODERNE

La question de l’égalité est une question centrale de la ...

LE CIEL ET ICI-BAS

 A l’occasion d’un récent séjour dans mon village normand en ...

PENSER DIEU ET PENSER LE MAL APRES AUSCHWITZ

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

IN MEMORIAM, 21 JANVIER 1793 : SUR LA FRAGILITÉ DES RÉGIMES POLITIQUES *

« C’est un pauvre coeur que celui auquel il est ...

LES CONSOLATIONS DE LA MÉDITATION

Après les 7-9 janvier 2015, Après le 13 novembre 2015, Après le ...

MAURIAC, LA FOI ET REMBRANDT

Lisant ou relisant au cours du mois décembre 2014, plusieurs ...

GEORGES ROUAULT, UN PEINTRE AU COEUR DU MYSTERE CHRETIEN

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était ...

LA POESIE COMME SURVIE ET FAÇON D’HABITER LE MONDE

« INCANDESCENCE » DE VIOLETTE MAURICE (1919-2008) (1) La poésie, plus encore ...

REGARD SUR UNE EGLISE, SAINT-PAUL SAINT-LOUIS – PARIS IVè

L’ECLAT DE LA CONTRE-REFORME Ad majorem Dei gloriam (1) (Pour une plus ...

REGARD SUR UN CHEF-D’OEUVRE – 1

Puisque l’objectif principal de ce modeste blog est d’essayer de ...

POST SCRIPTUM AU BILLET SUR LA TRAHISON DU VERBE ET DU BEAU

    Photographie : Emmanuel Fournigault   A la faveur d’une lecture récente et ...

DU LANGAGE, DE L’ART ET DE LEUR DENATURATION OU COMMENT TRAHIR LE VERBE ET LE BEAU

Le langage et l’usage des mots sont, à la fois, ...

Eglises et religion

POUR NOS ÉGLISES, CES LIEUX SACRÉS…

A la mémoire du Père Jacques Hamel, exécuté pendant l’office, le ...

EN NOS PAYS PERDUS : LE PRIEURÉ DE SAINT-GABRIEL-BRÉCY (CALVADOS)

« La Croix demeure tandis que le monde tourne. » (devise ...

PITIÉ POUR LES CIMETIÈRES !

Photographie : Emmanuel Fournigault   « Mais avec tant d’oubli comment faire ...

L’AVENT, TEMPS DE L’ATTENTE

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Avec l’Avent, la communauté des chrétiens (et ...

LA TOUSSAINT ET DEFUNTS

(Photographie : Emmanuel Fournigault) Les premier et deux novembre sont successivement ...

ASSOMPTION, MARIE ET CHARLES PÉGUY

« Écoute ma fille, regarde et tends l’oreille ;  ...

LA SAINTE TRINITE

Masaccio – La Trinité (1425-1428) La Trinité (Le Père, Le Fils ...

INOUBLIALBES – 4 – BOSSUET ET LA VANITE DES HOMMES

LE SERMON SUR L’AMBITION   Notre époque (au sens du projet moderne ...

LE TRIO

  « Pour toute chose [...], il y a un temps et ...

BERNANOS ET LA PASSION DU CHRIST

Photographie : Emmanuel Fournigault En cette période de Carême, il m’est ...

LA TOMBE DE L’ENFANT INCONNU

Photographie : Emmanuel Fournigault   C’est un petit village du pays d’Auge, ...

Morceaux choisis

MAURICE BARRÈS : LE DIALOGUE DE LA CHAPELLE ET DE LA PRAIRIE

« Le miracle sacré du dépaysement est désormais dans nos ...

INOUBLIABLES- 5 – Barbara et Marie Paule Belle

Certains pourront trouver étrange que soient citées ici deux merveilleuses ...

INOUBLIABLES – 3 – LA POESIE ET LA MORT

Notre époque s’enorgueillit de prolonger nos vies de pécheurs. Vivre ...

INOUBLIABLES – 2 – LA DOULEUR DE MARGUERITE DURAS

      Lire Marguerite Duras est toujours un bonheur éprouvant. Cela fait ...

MORCEAUX CHOISIS : DIRE L’INDICIBLE ET LE REPRÉSENTER

« Je me souviens de mes amis Demandant au seuil de ...

Pays

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (II)

« Il s’était retiré dans ses paysages, là où l’absurde ...

D’AUTRES VISAGES DE LA FRANCE (I)

« Je n’ai presque jamais cessé, depuis des années, de revenir à ...

PAYS D’ORNE ET PAYS FRONTALIERS, REMPARTS CONTRE LES TEMPS PRESENTS

Lassay les Chateaux (Mayenne) Dans deux notes consacrées aux paysages et ...

PAYSAGES ET PAYSANS – II

Photographie : Emmanuel Fournigault Dans la première partie, et, plus exactement, ...

PAYSAGES ET PAYSANS – I

Photographie : Emmanuel Fournigault Savons-nous encore contempler un paysage ? Non pas ...

Limaginairedecharlotte |
8eartmagazine |
marseille 2013 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Lesyndromeabascule
| Association culturelle Truc...
| Encredesusu