INOUBLIABLES – 2 – LA DOULEUR DE MARGUERITE DURAS

Posté le 1 mai 2014 par apreslhistoire dans Morceaux choisis

 

old books

 

 

Lire Marguerite Duras est toujours un bonheur éprouvant. Cela fait plus de trente ans que je la lis à mes risques et périls tant son écriture abrupte et intense, sèche et incandescente vous transperce et finit par vous envahir. Lire Marguerite Duras, c’est prendre le risque de l’abîme, c’est s’avancer au bord du précipice en ne sachant pas ce qui va advenir. Dure, violente mais émouvante, chargée de démons, de souvenirs vivants, de traumatismes inguérissables ou, plus exactement, de traumatismes qu’elle tente de surmonter par l’écriture, Marguerite Duras est tout cela et bien plus que cela.

Plutôt que d’en parler maladroitement, citons quelques extraits de «La douleur». Ce livre, paru en 1985, a été écrit bien avant sans que Marguerite Dura elle-même sache exactement quand elle l’a écrit, ni où. Elle a retrouvé ce récit consigné dans deux cahiers dans une armoire de sa maison de Neauphle-le-Château.

Nous sommes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les camps s’ouvrent et les rescapés rejoignent leur famille et leurs amis. Pour les proches, il y a d’abord l’attente, l’attente de l’être cher dont on peine à croire qu’il a pu survivre. Marguerite Duras attend son ancien compagnon, Robert L. (Robert Antelme), déporté à Dachau pour faits de résistance (les Allemands avaient trouvé dans son appartement des plans de destruction d’installations militaires).

Dans la préface, Marguerite Duras écrit : «La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte» (2)

La douleur

 

L’attente 

«Le téléphone sonne : « Allô, allô, vous avez des nouvelles ? ». Il faut que je me dise que le téléphone sert aussi à ça. Ne pas couper, répondre. Ne pas crier de me laisser tranquille. « Aucune nouvelle. – Rien ? Aucune indication ? – Aucune.  [...] Je repose le téléphone. Je n’ai pas bougé de place. Il ne faut pas trop faire de mouvements, c’est de l’énergie perdue, garder ses forces pour le supplice. (3)

On n’existe plus à côté de cette attente. (4)

Le téléphone sonne. Je me réveille dans le noir. J’allume. [...]. D. lâche le téléphone et il me dit : « Ce sont des camarades de Robert qui sont arrivés au Gaumont. » Elle hurle : « Ce n’est pas vrai ». D. a repris l’appareil. « Et Robert ? » [...]. D. se tourne vers elle : « Ils l’ont quitté il y a deux jours, il était vivant ». Elle n’essaye plus d’arracher le téléphone. Elle est par terre, tombée. Quelque chose a crevé avec les mots disant qu’il était vivant il y a deux jours.» (5)

C’est finalement François Morland (nom de résistance de François Mitterrand) qui apprendra à Marguerite Duras que Robert est vivant et qu’il va sortir de Dachau. Il lui précise aussi qu’il est dans un état d’extrême faiblesse : «Ecoutez-moi bien. Robert est vivant. Calmez-vous. Oui, il est à Dachau. Ecoutez encore de toutes vos forces. Robert est très faible, à un point que vous ne pouvez pas imaginer [...]. Il peut vivre encore trois jours mais pas plus.» (6)

En fait, il rentrera à Paris, chez Marguerite Duras et survivra.

Le retour 

«Je ne sais plus exactement. Il a dû me regarder et me reconnaître et sourire. J’ai hurlé que non, que je ne voulais pas voir. [...] Je hurlais, de cela je me souviens. La guerre sortait dans des hurlements. Six années sans crier. [...] Je me souviens des sanglots partout dans la maison [...].

Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s’éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. [...] Il s’excuse d’en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s’évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c’est lui. Robert L., dans sa totalité.» (7)

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

La convalescence

«La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. (8)

Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l’os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris. [...]

Une fois assis sur son seau, il faisait d’un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le coeur, l’anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. (9)

[...] la chambre s’emplissait d’une odeur qui n’était pas celle de la putréfaction, du cadavre – y avait-il d’ailleurs encore dans son corps matière à cadavre – mais plutôt celle d’un humus végétal, l’odeur des feuilles mortes, celle des sous-bois trop épais. C’était là en effet une odeur sombre, épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse de laquelle il émergeait et que nous ne connaîtrions jamais. (10)

Un jour la fièvre tombe.

Au bout de dix-sept jours la mort se fatigue.» (11)

La nouvelle

«Nous avions été prévenus par téléphone. Pendant un mois nous lui avions caché la nouvelle. C’est après qu’il ait repris des forces, pendant un séjour à Verrières-le-Buisson, dans un centre de convalescence pour déportés, que nous lui avons appris la mort de sa jeune soeur, Marie-Louise L. C’était la nuit. Il y avait là sa plus jeune soeur et moi. On lui a dit : « Il faut qu’on te dise quelque chose qu’on t’a caché. » Il a dit : « Vous me cachez la mort de Marie-Louise ». Jusqu’au jour on est restés ensemble dans la chambre, sans parler d’elle, sans parler. J’ai vomi. Je crois qu’on a tous vomi. Lui répétait les mots : « Vingt-quatre ans », assis sur le lit, les mains sur sa canne, ne pleurait pas ». (12)

Quelquefois il reste de longs moments sans parler, le regard au sol. Il ne peut pas encore s’habituer à la mort de sa jeune soeur : vingt-quatre ans, aveugle, les pieds gelés, phtisique au dernier degré, transportée dans un avion de Ravensbrück à Copenhague, morte le jour de son arrivée, c’est le jour de l’armistice. Il ne parle jamais d’elle, il ne prononce jamais son nom.» (13)

L’Espèce humaine

«Il a écrit un livre sur ce qu’il croit avoir vécu en Allemagne : L’Espèce humaine (14). Une fois ce livre écrit, fait, édité, il n’a plus jamais parlé des camps de concentration allemands. Il ne prononce jamais ces mots. Jamais plus. Jamais non plus le titre du livre. [...]

Dans cette lumière qui accompagne le vent, l’idée de sa mort s’arrête.

Je l’ai regardé. Il a vu que je le regardais [...]. Je savais qu’il savait, qu’il savait qu’à chaque heure de chaque jour, je le pensais : « Il n’est pas mort au camp de concentration »» (15)

L'Espèce humaine

 

********

Ces quelques extraits ne donnent qu’un bien modeste aperçu de ce récit violent, heurté, de ce retour à la vie mais à la vie d’après, d’après l’innommable, d’après la barbarie moderne.

Cette vie de liberté retrouvée, de dignité reconstituée mais qui était peut-être devenue une prison intérieure.

En écho à ces quelques lignes de Marguerite Duras, un extrait d’un poème de Violette Maurice, elle aussi déportée, tiré de son recueil « Incandescence ». (16)

«Je me souviens de mes amis 

Demandant au seuil de la mort :

Si vous revenez, c’est promis

Parlez de nous, parlez encore».

(extraits du poème Mémoire)

Photographie : Emmanuel Fournigault

Photographie : Emmanuel Fournigault

*********

 

 _____________________________________________________

(1) La douleur, Gallimard, Folio

(2) Page 12

(3) Page 14

(4) Page 46

(5) Pages 50-51

(6) Page 65

(7) Page 69

(8) Page 71

(9) Pages 72-73

(10) Page 74

(11) Page 75

(12) Page 79

(13) Pages 81-82

(14) Robert Antelme, L’Espèce humaine (Gallimard, Tel)

(15) Page 85

 (16) Editions Encre marine

 

 

 

 

 

 

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